Dépasser le « prêt-à-penser » des métropoles. Vers des modèles en mutation ?
Emmanuelle Gangloff & Hélène Morteau, 2025
Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines (POPSU)
Les métropoles, longtemps obsédées par l’attractivité et la compétitivité, voient leurs modèles traditionnels — ville créative, smart city, ville durable — vaciller face aux crises sanitaires, écologiques et sociales.
Dans Dépasser le « prêt-à-penser » des métropoles, Emmanuelle Gangloff et Hélène Morteau explorent comment ces territoires, désormais en régime d’incertitudes, réinventent leurs pratiques pour privilégier l’habitabilité, la sobriété et le vivant.
L’ouvrage plaide pour un urbanisme sur mesure, ancré dans les spécificités locales, où l’expérimentation et la transversalité deviennent les nouveaux paradigmes d’une action publique en quête de sens.
À télécharger : popsu_transversal_8_pre_t_a__penser_analyse_et_synthese_fr.pdf (160 Kio)
La fin des modèles génériques : l’urbanisme en quête de singularité
Depuis des décennies, l’urbanisme s’est construit autour de modèles reproductibles, conçus pour répondre à des impératifs de compétitivité territoriale et d’attractivité économique. Les cités-jardins, les villes créatives, ou encore les smart cities ont façonné des villes standardisées, souvent déconnectées des réalités locales. Pourtant, ces modèles, nés d’utopies sociales ou de tendances managériales, montrent aujourd’hui leurs limites. La ville créative, par exemple, a souvent exacerbé la gentrification sans résoudre les inégalités. La smart city, centrée sur l’optimisation des flux, soulève des questions éthiques sur la vie privée et l’inclusion sociale. Quant à la ville du quart d’heure, si elle promeut la proximité, elle peine à s’adapter aux périphéries et aux contraintes du marché de l’emploi.
Face à ces impasses, un tournant s’amorce : les métropoles, placées en régime d’incertitudes, abandonnent progressivement la quête de performance économique pour se concentrer sur des enjeux de transition — alimentation, gestion des ressources, mobilités douces.
Le concept de ville durable, né dans un cadre néolibéral, s’essouffle au profit de réflexions plus radicales, comme celles de la ville anthropocène ou de l’urbanisme climatique. Ces nouvelles approches appellent à des solutions sur mesure, adaptées aux vulnérabilités spécifiques de chaque territoire.
L’expérimentation comme nouveau paradigme
Dans un monde où l’imprévisibilité devient la norme, l’expérimentation s’impose comme un outil central de l’action publique métropolitaine. Les métropoles se transforment en laboratoires vivants, où l’on teste, par essais-erreurs, des prototypes grandeur nature ou des « démonstrateurs ». L’urbanisme transitoire et tactique se multiplie, permettant d’adapter les rythmes de la ville aux usages réels, comme les pistes cyclables temporaires ou l’élargissement des terrasses pendant la crise du Covid-19.
Pourtant, cette effervescence n’est pas sans risques. Les expérimentations, qu’elles soient techniques, pédagogiques, artistiques ou communautaires, peuvent se limiter à des « effets gadgets » ou « vitrines », cantonnées aux centres-villes sans passer à l’échelle. Pour éviter cet écueil, il est essentiel de documenter les savoirs et de capitaliser sur les échecs comme sur les succès, afin de transformer en profondeur les pratiques de planification.
L’enjeu est de taille : et si l’expérimentation, au lieu de devenir un argument marketing pour des « métropoles innovantes », devait servir de levier pour un changement social profond ?
Quatre piliers pour repenser l’urbanisme
Pour dépasser les modèles standardisés, les autrices identifient quatre axes majeurs qui redéfinissent les cadres de pensée en urbanisme :
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Penser par la santé : la crise du Covid-19 a rappelé l’importance des principes de l’urbanisme hygiéniste, réactualisés à travers l’urbanisme favorable à la santé (UFS). Ici, la santé n’est plus seulement une question médicale, mais un enjeu transversal lié à la qualité du logement, aux îlots de chaleur, à la pollution ou encore au lien social. Des outils comme les Évaluations d’Impact sur la Santé (EIS) ou le guide Isadora permettent désormais d’intégrer ces dimensions dès la conception des projets.
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Penser par le vivant et le sol : l’objectif de Zéro Artificialisation Nette (ZAN) a accéléré la prise de conscience : il ne s’agit plus seulement de « verdir » les villes, mais de réencastrer les métropoles dans leur géographie. L’urbanisme régénératif vise ainsi à ce que la ville produise elle-même de la biodiversité, de l’énergie et de la nourriture, tout en purifiant l’air et l’eau. Une bascule s’amorce : d’un modèle anthropocentré vers une vision écocentrée.
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Penser par les métabolismes : l’analyse des flux (énergie, eau, déchets, aliments) permet de sortir d’une vision « hors-sol » et de reconnaître les dépendances interterritoriales des métropoles. Cette approche favorise des alliances entre ville et campagne, fondées sur la circularité des ressources et le partage foncier, notamment pour atteindre les objectifs du ZAN.
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Penser par la culture : l’urbanisme culturel ne se limite plus à l’attractivité ou au rayonnement. Il devient un levier de transition, mobilisant l’art et le sensible pour transformer les imaginaires et co-construire de nouveaux récits avec les habitants. En intégrant la dimension affective et les ambiances, il favorise l’empowerment citoyen et l’inclusion, essentiels pour accélérer la transition vers de nouveaux régimes urbains.
Vers une gouvernance ouverte et systémique
Les métropoles, confrontées à l’imbrication des crises sanitaires, environnementales et sociales, doivent repenser leurs fondamentaux : densité, mobilité, mixité. Pour y parvenir, une pensée systémique est indispensable, combinant des disciplines autrefois cloisonnées — santé, écologie, art, ingénierie.
L’enjeu n’est plus seulement de gérer la ville, mais de la réinventer en plaçant la coopération interterritoriale et le temps long au cœur des politiques publiques.
Les autrices appellent à une rupture avec les impératifs de compétitivité pour se diriger vers l’habitabilité et la préservation du milieu. Cela passe par une gouvernance ouverte, intégrant les citoyens et encourageant l’expérimentation à différentes échelles. Les biorégions apparaissent comme une piste prometteuse pour remettre l’urbanisme au service du vivant et d’une société plus juste.
Conclusion : un urbanisme du discernement
Dépasser le « prêt-à-penser » des métropoles est un plaidoyer pour un urbanisme plus humble, plus sensible et plus coopératif. Face à l’urgence climatique et aux inégalités croissantes, les métropoles doivent abandonner les recettes toutes faites pour embrasser des solutions contextuelles,fondées sur l’expérimentation, la transversalité et la participation citoyenne.
« L’urbanisme ne peut plus se contenter d’être une simple boîte à outils de gestion technique ; il doit (re)devenir un urbanisme des usages, sensible et collectif, capable de construire de nouvelles utopies fédératrices. »
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