La disqualification sociale selon Serge Paugam

2010

Cette fiche présente une synthèse utile sur la notion d’exclusion sociale et la manière dont les sciences humaines s’en sont saisies.

Nous souhaitons dans cette fiche présenter les travaux sur la thématique de la disqualification sociale, menées par Serge Paugam dès la fin des années 1980. Ces travaux nous intéressent dans la mesure où ils ont été élaborés parallèlement à l’émergence de la notion d’exclusion. La thématique de la disqualification sociale est apparue chez Serge Paugam lors d’une enquête réalisée à Saint-Brieuc dans les Côtes d’Armor auprès des populations en situation de précarité économique et sociale qui fut la base de sa thèse de doctorat, soutenue en 1988 à l’École des hautes études en sciences sociales. Serge Paugam s’intéressait notamment aux expériences vécues dans la relation d’assistance qui accompagnaient les différentes phases d’exclusion du marché de l’emploi d’un nombre croissant d’individu. Selon l’auteur, la disqualification sociale « présentait l’intérêt de mettre l’accent à la fois sur le caractère multidimensionnel, dynamique et évolutif de la pauvreté et sur le statut social des pauvres pris en charge au titre de l’assistance ». Alors que la notion d’exclusion a peu à peu envahi le débat public au cours des années 1990, Serge Paugam a souhaité la différence entre l’exclusion et la disqualification sociale, notamment autour des formes de la relation d’interdépendance entre une population désignée comme pauvre ou exclue et le reste de la société. Dans cette fiche, nous reprenons cinq éléments principaux permettent de définir cette relation tirée d’un entretien réalisé par le Centre national de documentation pédagogique :

  • Le premier est la stigmatisation1. Pour les personnes dépendantes des services sociaux, le fait même d’être assistées les assigne à une carrière spécifique, altère leur identité préalable et devient un stigmate marquant l’ensemble de leurs rapports avec autrui. Lorsque la pauvreté est combattue et jugée intolérable par la collectivité dans son ensemble, son statut social ne peut être que dévalorisé. Les pauvres sont, par conséquent, plus ou moins contraints de vivre leur situation dans l’isolement. Ils cherchent à dissimuler l’infériorité de leur statut dans leur entourage et entretiennent des relations distantes avec ceux qui sont proches de leur condition. L’humiliation les empêche de développer tout sentiment d’appartenance à une classe sociale.

  • Le deuxième élément du concept de disqualification sociale renvoie au mode spécifique d’intégration qui caractérise la situation des « pauvres ». L’assistance a une fonction de régulation du système social2. Si les pauvres, par le fait d’être assistés, ne peuvent avoir qu’un statut social dévalorisé qui les disqualifie, ils restent malgré tout pleinement membres de la société dont ils constituent pour ainsi dire la dernière strate. En ce sens la disqualification sociale n’est pas synonyme d’exclusion. Non seulement la situation des populations que le concept de disqualification sociale permet d’analyser sociologiquement relève d’une forme d’exclusion relative, mais révèle surtout, en elle-même, des relations d’interdépendance entre les parties constitutives de l’ensemble de la structure sociale. La disqualification sociale permet d’analyser la marge et le processus qui y conduit, mais aussi ce qui à la fois la rattache au centre et la constitue comme partie intégrante du tout qu’est la société.

  • Le troisième élément du concept renforce encore le caractère équivoque de la notion d’exclusion en ce qu’il souligne que les pauvres, même lorsqu’ils sont dépendants de la collectivité, ne restent pas dépourvus de possibilités de réaction. S’ils sont stigmatisés, ils conservent des moyens de résistance au discrédit qui les accable3. Plusieurs travaux ont montré que les pauvres regroupés dans des habitats socialement disqualifiés peuvent résister collectivement – ou parfois individuellement – à la désapprobation sociale en tentant de préserver ou de restaurer leur légitimité culturelle et par là-même leur inclusion sociale4.

  • Le quatrième élément du concept est lié au résultat selon lequel ces modes de résistance au stigmate et d’adaptation à la relation d’assistance varient selon la phase du processus de disqualification dans laquelle se trouvent les pauvres. Les assistés ne constituent pas une strate homogène de la population. Pour la collectivité, les « pauvres » constituent une catégorie bien déterminée, puisqu’elle est institutionnalisée par l’ensemble des structures mises en place pour lui venir en aide, mais elle ne constitue pas pour autant un ensemble social homogène du point de vue des individus qui la composent. Pour rendre compte de cette hétérogénéité, il est possible d’élaborer une typologie des modes de relation à l’assistance en distinguant trois types de relation aux services d’action sociale – celui des « fragiles » (relation ponctuelle), celui des « assistés » (relation régulière ou contractuelle) et celui des « marginaux » (relation infra-assistancielle). Cette typologie tient compte à la fois de la stratification des « pauvres » en partie institutionnalisée par le « ciblage » des populations effectué par les différents services d’assistance – chaque organisme ayant plus ou moins défini son mode d’intervention en fonction d’une ou de plusieurs catégories de la population repérées comme pauvres – et du sens que les individus confrontés à la nécessité d’avoir recours à ces services donnent à leurs expériences.

  • Enfin, le cinquième élément issu de travaux de comparaison des formes sociales de la pauvreté dans les sociétés contemporaines conduit à préciser les conditions socio-historiques de ce processus de disqualification sociale. Le recours accru à l’assistance qui le caractérise s’explique par trois facteurs principaux : un niveau élevé de développement économique associé à une forte dégradation du marché de l’emploi ; une plus grande fragilité des liens sociaux, en particulier dans le domaine de la sociabilité familiale et des réseaux d’aide privée ; un État social qui assure au plus grand nombre un niveau de protection avancé, mais dont les modes d’intervention auprès des populations défavorisées se révèlent en grande partie inadaptés. Ce processus conduit à une diversification accrue des pauvres, puisque ces derniers sont nombreux, issus de catégories sociales diverses, à faire l’expérience de la précarité et du chômage qui les refoulent, peu à peu, dans la sphère de l’inactivité et de la dépendance où ils sont assimilés à d’autres pauvres ayant connu des trajectoires différentes. L’ampleur de ce phénomène affecte l’ensemble de la société et devient ce que l’on a appelé la « nouvelle question sociale », menaçante pour l’ordre social et la cohésion nationale. La disqualification sociale est une relation d’interdépendance entre les « pauvres » et le reste de la société qui génère une angoisse collective, car de plus en plus de personnes sont considérées comme appartenant à la catégorie des « pauvres » ou des « exclus », et beaucoup, dont la situation est instable, craignent de le devenir d’autant que les solidarités familiales et les possibilités de participation à l’économie informelle qui permettent d’amortir l’effet du chômage dans les régions moins développées – comme le sud de l’Europe par exemple – se révèlent plus faibles et moins socialement organisées. Dans ces conditions, la dépendance à l’égard des institutions d’action sociale est plus manifeste pour des franges nombreuses de la population5.

1 Cf. Louis-A. Coser, « The Sociology of Poverty », Social Problems, vol. 13, 1965, p. 140-148.

2 Herber-J. Gans, « The Positive Functions of Poverty », American Journal of Sociology, vol. 78, 2, Sept. 1972, p. 275-289.

3 Cf. Serge Paugam, « Déclassement, marginalité et résistance au stigmate en milieu rural breton », Québec, Anthropologie et Sociétés, vol. 10, 2, 1986, p. 23-36.

4 Cf. notamment : Louis Gruel, Conjurer l’exclusion. Rhétorique et identité revendiquée dans des habitats socialement disqualifiés, Revue française de Sociologie, XXVI, 3, 1985, p. 431-453 et Monique Selim, « Rapports sociaux dans un quartier anciennement industriel. Un isolat social », L’Homme, XXII, 4, 1982, p. 77-86.

5 Les enquêtes récentes confirment d’ailleurs que l’accès à l’emploi ne garantit pas toujours la sortie de la pauvreté et de la dépendance à l’égard des services sociaux, en raison notamment du caractère précaire de nombreux emplois proposés sur le marché. Cf. Serge Paugam, Le Salarié de la précarité. Les nouvelles formes de l’intégration professionnelle, Paris, PUF, coll. « Le Lien social », 2000.

Références

PAUGAM Serge, La Disqualification sociale : essai sur la nouvelle pauvreté