Mobilité et modes de vie.

Comment nos aspirations de la vie quotidienne influencent notre rapport à la mobilité.

Frédéric Larose, 2011

L’approche de la mobilité en tant qu’expression concrète des modes de vie individuels offre à l’urbaniste d’intéressantes perspectives de recherches, notamment sur l’existence éventuelle d’outils pour faciliter les conditions de déplacements des ménages les moins favorisés. Il ne s’agit pas de faire de jugements de valeur sur un mode de vie en particulier, mais bien de permettre de chacun de pouvoir se déplacer en fonction de ses besoins. Une telle démarche passe autant par un traitement des conditions de transports que d’une réflexion plus large sur les territoires qui font la mobilité quotidienne.

L’étude de la mobilité est en tout point un exercice délicat car elle fait appel à de nombreuses notions qui dépassent le simple point de vue technique des déplacements. Comprendre les mouvements individuels à travers l’espace et le temps revient à analyser les déterminants, motivations et contraintes qui créent la mobilité. Dès lors, on ne s’intéresse pas seulement au mouvement en lui-même, mais à l’ensemble des facteurs économiques et sociaux qui permettent de comprendre pourquoi les déplacements se produisent. La mobilité s’inscrit dans un processus d’appropriation de l’espace comme lieu de vie. Ainsi nos déplacements quotidiens reflètent des modes de vie particuliers à travers nos choix ou non-choix de localisation des lieux qui définissent nos espaces de vie : sphère familiale et domestique, sphère professionnelle, sphère du temps libre et des loisirs, et sphère de l’engagement associatif ou non rémunéré. Ces quatre sphères rythment nos vies et notre mobilité témoigne de notre capacité à passer de l’une à l’autre plus ou moins rapidement et fréquemment. Ainsi la mobilité d’un individu dépend de la proximité ou au contraire de l’éloignement géographique de ces différentes sphères.

Dès lors, la mobilité peut être définie comme un outil qui permet d’articuler ces différentes sphères. Cette articulation peut être physique, par le biais du déplacement, et virtuelle par le biais des nouvelles technologies de l’information et de la communication. La mobilité est alors synonyme de mode vie puisqu’elle détermine notre rapport à l’espace, au temps et donc à la société. Si la mobilité est un outil, il est évident que tout le monde ne dispose pas du même outil et ne s’en sert pas de la même façon.

Modes de vie, mobilité quotidiennes et relations sociales

Vincent Kaufmann, chercheur à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, distingue trois grands types de mode de vie. Chacun de ces idéaux types entretient une relation spécifique avec son environnement immédiat, environnement lié à l’espace ou à la sociabilité.

  • Le mode de vie «citadin» est caractérisé par son inscription dans le quartier de domicile et est donc fortement ancré dans la proximité géographique. C’est un mode de vie souvent propre aux jeunes et aux ménages sans enfants, qui se caractérise par une fréquentation assidue des espaces publics. Il est associé à une localisation résidentielle en centre-ville. C’est un mode de vie axé sur l’usage des moyens de transport de proximité. Il est typique des villes anciennes dont l’urbanisme a été pensé pour des déplacements à pied et une insertion sociale par contiguïté. Actuellement, il est adopté par les personnes n’ayant pas accès aux moyens de transports motorisés.

  • Le mode de vie «californien» est caractérisé par son inscription dans un espace urbain étendu et discontinu où l’automobile constitue le moyen privilégié et quasi unique de déplacements. Au contraire du mode de vie «citadin», le mode de vie «californien» se caractérise par un fort investissement de la sphère privée. Il est associé aux familles avec enfants et à des localisations résidentielles périurbaines. Ce mode de vie implique un fort taux de motorisation et un usage intensif de l’automobile et du téléphone, moyens de communication qui permettent un lien social par connexité. Cet idéal type peut être qualifié de dominant. Il est largement la conséquence d’une pression idéologique intériorisée qui pousse à la propriété et à la consommation.

  • Le mode de vie «métropolitain» est caractérisé spatialement par l’inscription dans un réseau de villes et le recours fréquent aux modes de transports rapides (TGV, avion) et aux autoroutes. Il se caractérise par la prépondérance du travail sur les autres sphères de la vie quotidienne. C’est un mode de vie valorisé parmi les élites économiques. Il est associé à des localisations résidentielles dans des lieux très accessibles et implique un usage inter- et multimodal des réseaux de transport. Cet idéal type renvoie à l’ubiquité comme modèle.

Ces trois modes de vie soulignent les différences de mobilités urbaines et montrent comment les individus articulent leurs sphères d’activités à travers leur choix résidentiel. On observe surtout que les modes de vie se spécialisent en fonction des formes urbaines et de la possibilité qu’ont les habitants de varier leurs modes de déplacements.

Localisation résidentielle et mobilité quotidienne

La question de la mobilité urbaine est donc toujours intimement liée aux choix de localisation résidentielle des ménages, car ils déterminent la nature et la fréquence des déplacements domicile-travail, qui constituent l’axe structurant de la mobilité quotidienne. La nature des déplacements domicile-travail est d’autant plus importante, qu’une grande partie des pérégrinations des actifs s’insère dans des boucles de déplacements dont le domicile et le lieu de travail forment les deux principales destinations. Ainsi, travailler dans sa propre commune de résidence implique souvent de fréquenter quotidiennement les équipements locaux du centre-ville. À l’opposé, un actif travaillant loin de son domicile, aura des choix de destinations beaucoup plus diffus et ponctuels.

Bien entendu, les trois modes de vie présentés plus haut ne sont pas toujours choisis, les choix de localisation résidentielle étant très dépendants des conditions économiques des ménages. Le cas du périurbain est particulièrement intéressant. Certains ménages font le choix d’un mode de vie qui consiste à devenir propriétaires d’une maison individuelle avec jardin, tout en profitant des avantages de la campagne paisible et de la ville dynamique réunies. D’autres font un choix par défaut, principalement pour des raisons économiques, le prix du foncier dans les centres-villes étant devenu trop cher. Sans le vouloir, ces derniers adoptent un mode de vie « californien », sans que cela corresponde forcément à leurs aspirations.