Pour les pouvoirs publics locaux, une diversité d’objectifs et d’approches autour de l’alimentation

Module 3.2 du Mooc « Acteurs, leviers, outils pour mener les transitions du système alimentaire »

Maëlle RANOUX, 2018

Bien que mobilisant la question de l’alimentation, les pouvoirs publics locaux poursuivent une diversité d’objectifs en fonction de l’environnement territorial, des acteurs présents sur le territoire, de ce que ces acteurs font déjà, des relations entre ces acteurs, du profil socio-économique présent et à venir… Ils peuvent par ailleurs avoir une approche plus ou moins descendante, une approche stratégique globale ou une politique plus itérative et par sérendipité. Ce module décrypte ces objectifs et approches afin de préciser l’enjeu majeur qui sera celui de la collectivité : mise en cohérence d’actions existantes ou transversalité.

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Objectifs de la collectivité

Comme pour les acteurs citoyens et privés, les objectifs initiaux poursuivis par les pouvoirs publics locaux peuvent être à dominante économique, sociale ou environnementale.

Nous pouvons les ventiler selon la nomenclature proposée par le Docteur Jess Halliday1  avec :

  • l’objectif de revitalisation du tissu social : l’illustration la plus médiatisée en est la ville de Détroit où le développement de l’agriculture urbaine a été une réponse à l’effondrement économique de la ville, au déclin démographique et aux conséquences en termes de lien social

  • l’objectif de développement économique : il s’agit ici de dynamiser l’économie en misant sur le secteur alimentaire, nous pouvons citer la ville de Barcelone et ses investissements dans les infrastructures de marchés alimentaires de quartiers qui garantissent des débouchés pour les producteurs régionaux

  • l’objectif de sécurisation de l’approvisionnement alimentaire comme condition préalable à la sécurité alimentaire ; la recherche de résilience se traduira dans l’interdépendance entre soutien technique et financier à la production agricole locale et mise en marché urbaine comme à Belo Horizonte au Brésil

  • l’objectif de sécurité alimentaire et accessibilité : l’accent est mis ici sur l’accès à des produits à forte qualité nutritionnelle comme à Toronto où le transport de fruits et légumes vers les quartiers mal desservis (déserts alimentaires) est subventionné

  • l’objectif de protection de l’environnement : il s’agit d’encourager des pratiques respectueuses de l’environnement, le plus souvent par le biais de contractualisations de long terme avec les producteurs comme sur les zones de captage d’eau de Lons-le-Saunier

  • l’objectif de santé publique : les pouvoirs publics s’intéresseront ici plus particulièrement à la qualité de l’alimentation en limitant par exemple les options « malsaines » comme dans le quartier londonien de Waltham Forest qui a restreint l’ouverture de nouvelles enseignes de restauration rapide à proximité des écoles et des terrains de jeu

  • l’objectif d’intégration sociale (par la sociabilité liée à l’alimentation) et l’objectif de développement de la culture alimentaire (pour répondre au détachement culturel des consommateurs par rapport à l’alimentation) : pour ces deux objectifs, il s’agit de remédier au détachement cognitif et culturel des consommateurs vis-à-vis de l’alimentation

Etre clairs sur les objectifs poursuivis facilite l’identification des leviers d’action et des instruments mobilisables par les pouvoirs publics locaux.

Est-ce que pour autant chaque ville, chaque pouvoir public local construit une politique alimentaire pour répondre à un problème identifié ?

Approche adoptée au sein de la collectivité

Il apparaît que la prise en main de la question alimentaire peut se faire par diverses voies1

  • la collectivité veut répondre à un besoin du territoire. Ce besoin peut avoir été identifié par des acteurs de la société civile ou du secteur de l’économie sociale et solidaire. Ce sont les échanges avec eux qui amène la collectivité à considérer la question alimentaire. Elle n’avait pas forcément identifié l’alimentation comme un axe d’action. Par exemple, elle souhaite participer à l’amélioration de l’état de santé des habitants, ceci l’amène à travailler sur l’accès à une alimentation de qualité via ses programmes sociaux.

  • la collectivité a un projet politique affirmé en matière alimentaire, de l’ordre de lastratégie. Le pouvoir public local donne ici clairement la priorité à l’alimentation comme marqueur de son projet politique et organise les politiques publiques, actionne les leviers, mobilise les instruments sous le prisme alimentaire dans un souci de transversalité.

  • la collectivité souhaite aller plus loin qu’une politique de soutien acteurs et être davantage opératrice. Exemple : elle veut faire plus que soutenir financièrement le groupement d’agriculteurs qui développent des circuits-courts sur le territoire. Elle se saisit alors d’un levier d’action qui lui est propre comme celui de la restauration scolaire. Ce levier peut en effet amener des débouchés aux agriculteurs soutenus. La collectivité est ainsi amenée à considérer la question alimentaire.

  • la collectivité saisit l’opportunité d’un instrument comme un programme de coopération transnationale. C’est l’existence ou l’insertion dans ce programme qui conduit la collectivité à travailler la question. A l’international, nous pouvons citer par exemple les villes de Bruxelles, Gent, Turin, Bruges ou Saragosse, qui, incluses dans des programmes d’échanges européens comme Urbact, Interreg ou Life +, en sont venues à travailler la question alimentaire. Pour la ville de Rotterdam, c’est la participation au concours pour accueillir le World Food Center (concours pourtant perdu) qui a enclenché une dynamique de travail. Le pouvoir public local s’est alors rapproché des acteurs économiques pour mieux connaître leurs besoins et ambitions et soutenir le développement de leurs activités.

En conclusion, nous distinguerons principalement deux démarches :

  • la démarche qui consiste à partir d’un besoin et à construire peu à peu, par coordination et manière itérative, une politique alimentaire intégrée. C’est une entrée par le faire / le concret à partir duquel il y a incrémentation → ici, l’enjeu sera la mise en cohérence des actions

  • celle qui consiste à décliner une stratégie alimentaire en mettant les différentes politiques publiques au service de cette stratégie. C’est une entrée par la vision / le politique avec une déclinaison dans les différents domaines d’intervention → ici, l’enjeu sera la transversalité

Dans tous les cas, considérons que nous ne partons pas d’une feuille blanche. Il est bien rare qu’au sein d’une collectivité, aucune action ne soit menée ayant trait à l’alimentation. Bien qu’elle ne soit pas forcément identifié comme telle.

1 MENDES W. – p 70 in BRAND C., BRICAS N., CONARE D. , DAVIRON B., DEBRU J., MICHEL L., SOULARD Ch.-T., 2017, Construire des politiques alimentaires urbaines, Editions Quae, 160p