D’une démarche de plaidoyer pour la préservation des terres agricoles à des projets alimentaires territorialisés

Module 2.2 du Mooc « Acteurs, leviers, outils pour mener les transitions du système alimentaire »

Stéphanie CABANTOUS, 2018

Témoignage recueilli auprès de Dorian Spaak, coordinateur de Terre et Cité. Il aborder la manière dont l’association Terre et Cité a accompagné les évolutions du territoire sur les questions agricoles et alimentaires en se transformant elle-même.

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Fin des années 90, début des années 2000, des agriculteurs à la croisée des chemins

Où sommes-nous ? Sur le plateau de Saclay, à cheval entre les départements de l’Essonne et des Yvelines, à une vingtaine de kilomètres au sud de Paris.

Où sommes-nous ? Sur un territoire agricole, miroir des évolutions de la ferme France. Des exploitations qui se sont peu à peu spécialisées en grandes cultures, conduites en « conventionnel », et tournées vers le marché international, suivant les orientations et injonctions des lois françaises, de la Politique Agricole Commune et des filières agro-alimentaires.

Où sommes-nous ? Sur LE technopole à la française, regroupement grandes infrastructures au service de l’Etat (comme le Commissariat à l’Energie Atomique) et chercheurs. Ni trop près ni trop loin de Paris, centre de décision par excellence, et de ses infrastructures de transports (gares TGV et aéroports internationaux). Une Silicon Valley aux portes de Paris. Avec un aménagement certes désordonné mais une concentration réelle. Avec des habitants au profil socio-économique élevé. Avec des habitants qui ont des réseaux et les font fonctionner.

Quand sommes-nous ?

Fin des années 1990, début des années 2000. Les accords du GATT ont abouti à la création de l’Organisation Mondiale du Commerce au mi-temps des années 1990. En 2001, les pays membres entrent dans le cycle de Doha. Les accords de l’OMC, ce sont l’ouverture des frontières, la baisse des barrières douanières, la mise en concurrence des productions agricoles et alimentaires à l’échelle mondiale… C’est alors aussi, une certaine prise de conscience citoyenne sur les conséquences pour l’agriculture et pour l’alimentation, des actions syndicales ou civiles (démontage du McDo de Millau en 1999, 1er Forum social mondial à Porto Alegre en 2001, première AMAP en 2001, rassemblement sur le Larzac en 2003…).

Quand sommes-nous ?

Dans un contexte politique où se succèdent les « grands projets » d’aménagement pour le plateau, de la Ville nouvelle à l’OIN et où reste suspendue l’épée de Damoclès de la pression urbanistique.

Pour les agriculteurs du plateau de Saclay, l’incertitude devient invalidante. Que faut-il faire ? Comment engager des projets quand on peut être exproprié dans 5, 10 ou 20 ans ? Faut-il se résoudre à faire comme les anciens, vendre et recommencer un peu plus loin ? Jusqu’à quand ?

Certains ont pour intuition que la demande de reconnexion des consommateurs avec l’agriculture émerge fortement. Que ça peut être un point d’appui pour « rester et investir ici ».

Une rencontre entre le politique et ces attentes, qui conduit à la création de Terre et Cité

Ces quelques agriculteurs moteurs vont alors solliciter le Conseil régional d’Ile de France. La Région s’interroge alors sur l’avenir des propres territoires agricoles franciliens. Cette synergie de questionnements va se traduire dans la commande faite par la Région auprès du chercheur de l’INA-PG, Henri Ollagnon, pour mener une étude sur la place et le rôle de l’agriculture dans quatre territoires : la Plaine de Versailles, les villes nouvelles de Cergy et de Sénart, et le Plateau de Saclay.

En 2001, l’association Terre et Cité est créée par deux agriculteurs pour être le support juridique de cet audit patrimonial. Si c’est bien M. Ollagnon qui pilote les études - étude menée sur le plateau par Hervé Brédif - c’est l’association qui facilite la réalisation de 122 entretiens et permet la mise en dialogue.

Résultat de l’audit : une convergence d’intérêts

Sont interrogés des entrepreneurs, des universitaires, des chercheurs, des élus, des agriculteurs. A la surprise générale, 120 des 122 personnes interrogées partagent la même ambition : préserver les espaces ouverts et agricoles du plateau de Saclay. Certes pas pour les mêmes raisons, les agriculteurs, c’est leur activité économique, les chercheurs, universitaires et entrepreneurs, c’est leur cadre de vie, susceptible d’attirer des cadres du monde entier dans un contexte de concurrence avec Singapour ou la Silicon Valley.

A cet intérêt mutuel, s’ajoutent une reconnaissance commune. Les agriculteurs reconnaissant l’importance du caractère technologique et scientifique du plateau, tout en précisant que ces activités ne doivent pas l’emporter sur les leurs. Les non-agriculteurs affirmant que l’agriculture ne doit pas disparaître du plateau.

L’audit commandité par la Région Ile de France n’est pas décliné sous forme de plan d’actions , comme prévu initialement. Faut-il pour autant en rester là ? Pour les membres actifs de Terre et Cité, il est évident que non.

Se transformer en acteur collectif

Si l’association a été créée par deux agriculteurs, dès le début son caractère multi-acteurs a été défini comme une condition de son existence.

Pour autant, convergence d’intérêts ne dit pas accord et il s’agissait de s’assurer du poids relatif de chacune des catégories de membres. Le choix de collèges a été privilégié. Quelque soit le nombre d’adhérents, chaque collège dispose d’un poids égal dans la gouvernance de l’association. Les collèges sont représentés à parts égales au CA et au Bureau de l’association.

Quatre collèges, prévus dans les statuts, ont donc été mis en place : collège des agriculteurs, collège des élus, collège des associations et collège de la société civile (particuliers, entreprises et établissement de recherche et d’enseignement).

Les collectivités adhèrent en tant que personne morale et désignent un représentant au sein de l’association. Cette adhésion de la collectivité suppose donc une délibération et donc une discussion entre l’ensemble des élus de la collectivité, entre lignes partisanes.

Terre et Cité, c’est donc un outil pour le dialogue, c’est aussi un acteur collectif, qui témoigne de la diversité des représentations et des intérêts du plateau.

Un espace de dialogue et une vocation de plaidoyer

De 2001 à 2010, Terre et Cité est avant tout un espace de dialogue. Un peu comme un catalyseur ou un incubateur.

Se sentant attendus, les agriculteurs jouent le jeu. De même la société civile s’empare de cette question de la préservation active. Pas seulement spectateur ou consommatrice de paysages mais acteurs du maintien d’une activité agricole.

De nombreux projets concrets ont vu le jour sur le plateau, indépendamment de l’association, mais dont on peut estimer qu’ils ont bénéficié de la dynamique de l’audit patrimonial, que l’association a donc servi de terreau.

Parmi ces projets : la création d’une des premières AMAP d’Ile de France, la création d’une Société Civile Immobilière pour acheter des terres agricoles et installer un paysan. Pour plusieurs agriculteurs, l’engagement dans la diversification, la transformation et le changement de pratiques vers l’agriculture biologique.

En 2008, les collectivités deviennent davantage actrices également de la question. Elles sortent d’un rôle de soutien moral et financier, d’un rôle de mobilisation politique pour endosser un rôle actif dans le développement des filières de proximité, par le levier de la commande publique pour la restauration scolaire dont elles ont la responsabilité. Les collectivités se sont tournées alors vers l’AMAP qui comptait 300 adhérents contractualisant avec 15 producteurs. Comme ce n’était pas du ressort de l’AMAP d’organiser un approvisionnement local des cantines, cette dernière a proposé et réalisé une étude d’opportunité. Dans la conclusion de celle-ci, elle mentionnait que l’association Terre et Cité pourrait être le porteur de cette initiative.

Parallèlement, Terre et Cité est aussi l’espace où se discutent les pressions qui continuent de s’exercer sur les espaces ouverts et agricoles et où se décident des stratégies de mobilisation (courriers et rendez-vous avec les décideurs notamment, en revanche, pas de mobilisation de type blocages ou manifestation).

Fin des années 2000, l’association devient opératrice.

Le basculement s’opère avec cette demande des collectivités pour la restauration collective. Terre et Cité s’engage dans la démarche et anime la rencontre entre les acteurs. Sans entrer pour autant dans le montage opérationnel, elle joue le rôle de facilitateur indispensable à l’organisation des acteurs. Les collectivités sont rejointes par les restaurants d’entreprises et les restaurants des établissements publics. Les agriculteurs ont pris sur eux d’organiser la transformation, la logistique, la distribution.

A la fin de la première campagne, en 2013, ce sont 1 million de repas qui proposent au moins un produit local.

Mais cette introduction de produits locaux, cette ré-émergence de filières de proximité va de pair avec une demande de la part des commanditaires de la restauration collective d’organiser des animations autour du « manger local », des visites découvertes des exploitations agricoles…

Ces actions concrètes, pilotées directement par l’association, devenue employeuse, se multiplient. Elles restent cependant quelque peu éparpillées. La demande est là, elle a quelque peu changé, évolué depuis 2001. Comment y répondre ? L’association propose de réitérer l’exercice de l’audit.

Un nouvel audit est réalisé en 2012. L’association organise un cycle de concertation puis des forum ouverts. L’objectif : renouveler le diagnostic, repartager un diagnostic et des envies, mais aussi, transformer le constat partagé en actions.

Cet audit a été financé par la DRIAAF et la Région Ile de France. A son issue, la Région mentionne la réouverture d’une ligne Feader et le lancement d’appels à projets Leader.

L’association prépare sa candidature en 2013-2014.

Terre et Cité devient groupe d’action local Leader 2014-2020

Le dossier de Terre et Cité est retenu. L’association devient groupe d’action locale (GAL). Elle dispose d’un budget de 1,2 millions d’euros pour accompagner, financer des projets du territoire autour de trois axes :

1- accompagnement de l’agriculture :

1.1 – garantir les fonctionnalités agricoles

1.2 - accompagner les projets collectifs d’agriculteurs

1.3 - accompagner les projets de diversification

2.- valorisation du patrimoine et des richesses du territoire

3.- accompagnement à l’innovation

3.1- recherche appliquée

3.2- innovation citoyenne

Devenir GAL, c’est acquérir une légitimité différente. L’association administre des fonds européens, elle est perçue différemment.

Devenir GAL, c’est disposer de moyens financiers tout en impliquant les collectivités qui doivent contribuer à 50% aux projets soutenus.

Devenir GAL, c’est piloter un comité de programmation qui réunit les acteurs du territoire.

D’une association de membres à une association employeuse

Cette évolution de positionnement est à mettre en parallèle avec l’évolution du contexte :

  • en 2010 : un périmètre de protection est reconnu par décret du Conseil d’Etat, marquant un renoncement partiel de l’Etat à tout projet d’aménagement ;

  • en 2018 : l’association est reconnue d’intérêt général suite à des actions en justice visant le respect du périmètre de protection ;

  • une nouvelle génération d’agriculteurs prend le relais, plus enclins à diversifier, changer de pratiques et territorialiser leurs productions ;

  • la demande des habitants ne tarit pas, leur engagement non plus ; leur pouvoir d’achat important facilitant les transformations (elles peuvent payer plus chers des produits locaux et/ou pré-engager leurs dépenses).

Parallèlement, l’association a recruté. Elle est devenue employeuse. Tout en maintenant un engagement bénévole important.

Le principe d’un renouvellement par tiers du conseil d’administration, adopté dès la création de l’association, a sans doute facilité la transmission au fil des ans du projet et de l’association.

Des résultats objectifs

En 2001, une seule exploitation diversifiée ; en 2018, plus de 50% des exploitations le sont

En 2008, 0 ha en agriculture biologique ; en 2018, 17% de surfaces en AB sur le périmètre de protection (soit 6,5 fois plus que la moyenne régionale)

en 2018, 20% des surfaces sont dédiées aux filières de proximité