Privatiser le centre-ville, évacuer les sans-abri : l’exemple d’Atlanta

Anita BEATY, 2007

Cette analyse aborde la problématique de la rénovation urbaine dans les centre-ville des métropoles nord-américaine et des enjeux posés en termes d’inégalités et de ségrégation socio-spatiale.

La diminution systématique du logement public et la gentrification des voisinages des centres urbains exposent annuellement jusqu’à 68.000 habitants d’Atlanta au risque de devenir des sans-abri. Lorsqu’ils sont également malades ou souffrants de toxicomanies, le plus probable est qu’ils se trouvent face à des difficultés majeures pour accéder au système de service de base. Par conséquent, nous pouvons dire qu’ils ne disposent d’aucun espace privé leur appartenant et qu’ils se trouvent par la suite exclus des espaces publics via un processus qui les soumet à des lois tentant de contrôler leur conduite publique. La tendance permanente de l’administration de la ville à traiter le phénomène des sans-abri comme un thème de «sécurité» publique, ignore la réalité : il n’y a aucun logement dans la ville d’Atlanta qui soit accessible pour les personnes bénéficiant d’un salaire minimum.

40% à 60% des sans-abri disposent d’un revenu. Mais le «salaire de logement» à Atlanta pour un appartement de deux chambres est de $15.73 par heure. Par ailleurs, la gentrification est la seule politique de logement de la ville. L’exclusion des travailleurs pauvres s’effectue en remplaçant les logements abordables par des logements à louer ou à vendre accessibles pour ceux qui disposent d’un salaire de base 3 fois supérieur au salaire minimum qui n’est que de $5.15 de l’heure.

Si, à Atlanta, un ouvrier doit gagner $15 de l’heure pour payer le loyer imposé par le marché pour un appartement de deux chambres, -et nous avons privatisé et gentrifié le logement public-, il est clair que le refus des gouvernements locaux et nationaux de fournir des logements pour ses ouvriers et pour les personnes ayant un revenu fixe a pour conséquence l’accroissement du nombre de personnes et de familles exclues vivant dans des abris et travaillant quotidiennement. Et ces derniers ont de la chance.

Le démantèlement du logement public et le refus de la part des communautés de fournir une zone d’inclusion permettant la localisation de logements à faible coût ont eu comme conséquence 3,5 millions de personnes sans abri aux Etats-Unis. Cela signifie que 1,5 à 2,1 millions de personnes disposant de revenus ne peuvent pas se permettre d’avoir un toit et doivent vivre dans des structures d’accueil ou dans les rues.

Les intérêts privés contrôlent les rues et tout autre espace public par le biais des pouvoirs exécutifs et législatifs de la ville tout autant qu’au moyen des forces de sécurité privées. Et puisque le phénomène des sans-abri est présenté aux touristes en tant que thème de sécurité publique, cette privatisation de l’espace public est justifiée au nom de la sécurité des touristes et des autres usagers. Les entreprises ont, pendant vingt ans, prônés que l’exclusion du centre-ville des pauvres, en majeure partie des afro-américains, est nécessaire au développement du centre urbain.

La première étape vers l’exclusion de ces personnes considérées comme indésirables est de les nommer. D’où le fait que le Central Atlanta Progress a marqué le centre ville de l’étiquette de «zone sans vagabonds»1. Cette appellation a ensuite été assouplie, étant donné que les avocats et les militants du pays entier ont critiqué les politiques de discrimination de la ville et on fait honte au Central Atlanta Progress et à la ville, le secteur a donc été rebaptisé d’abord «zone de sécurité» et maintenant, «triangle touristique».

Ces politiques d’exclusion sont les fruits du racisme qui s’est historiquement manifesté à Atlanta. Même les abris construits très récemment, installés sur des terrains de valeur sont enlevés, et finalement, subissant les pressions du milieu des affaires, le gouvernement local supprime les droits de l’homme et les droits civils. Indépendamment des dépenses de fonctionnement et de leurs frais de développement, les prisons sont les logements de choix que le milieu des affaires d’Atlanta persiste à construire pour les populations pauvres d’Atlanta, en majeure partie de couleur noire.

  • Atlanta a été évaluée la quatrième ville la «plus médiocre» de la nation en 2006 par National Coalition for the Homeless

  • 48.000 à 68.000 personnes vivent sans abri au moins un jour par an dans la ville d’Atlanta2.

  • Plus de 1.000 logements sociaux ont été détruits l’année dernière à Atlanta.

  • Le «salaire de logement» à Atlanta est de $15.15/heure3.

Les sans-abri sont douze fois plus susceptibles de se faire arrêter que les personnes disposant d’un logement.

Criminalisation des sans-abri

La nouvelle ordonnance déclare que la présence de mendiants dans le quartier des affaires «contribue aux perceptions négatives» de la ville, «génère un sentiment de peur et d’intimidation» chez les visiteurs, et «augmente l’activité criminelle potentielle» près des banques et des secteurs publics. Par cette action légale, Atlanta rejoint des douzaines d’autres villes aux Etats-Unis qui criminalisent habituellement les activités que les sans-abri jugent essentielles.

Les lois criminalisant des activités indispensables telles que se reposer, dormir et se laver dans les lieux publics violent les droits civiques des sans-abri (qui ne disposent d’aucun autre endroit pour le faire) et font qu’ils sont soumis à du harcèlement et à d’emprisonnement.

Depuis presque dix mois qu’a été promulguée la loi interdisant de mendier dans le triangle touristique, les avocats avec à leur tête la Task Force for the Homeless ont interviewé la police, ont révisé les registres de détention et ont constaté que la police n’applique pas cette ordonnance, parce que, comme dit le Lieutenant Boyce: «l’ordonnance est trop vague». En échange, la police s’appuie sur n’importe quel autre texte de loi, ce qui leur permet de continuer les interpellations et le harcèlement des sans-abri.

La conduite contraire aux bonnes moeurs, connue comme DC 6 dans les rues, l’ordonnance fourre-tout rédigée de façon tellement vague qu’elle s’étend au fait de se trouver dans un secteur où circule la drogue. Les sans-abri sont habituellement arrêtés et soumis à un contrôle d’identité. S’ils ne peuvent pas présenter leurs papiers d’identité, selon les dires du Lieutenant Boyce, ils sont amenés au centre de détention de la ville et mis en cellule. Les avertissements sont réservés aux personnes ayant un logement, déclare la police. Sans papiers d’identité et sans adresse permanente, on présume que les sans-abri sont des criminels.

Les American Civil Liberties Union (ACLU) et la Task Force for the Homeless Legal Fellow se chargent d’interviewer les plaignants potentiels pour attaquer l’ordonnance interdisant de mendier. Pendant ce temps là, des organisations telles que la Task Force, l’Open Door Community et la Martin Luther King Jr. Committee for Economic Justice surveillent les actions du Conseil Municipal et de la Mairie, actions qui sont dirigées par le milieu des affaires, puisque leur projet est le réaménagement complet de la ville.

La dernière action de toute une série pour rendre la vie impossible aux sans- abri et les importuner a été de retirer les bancs du parc Woodruff Park. La rumeur dit que l’on réservera un parc exclusivement pour permettre aux sans-abri de s’alimenter dans les lieux publics. Bien qu’il n’y ait aucune loi contre la distribution publique d’aliments, le maire a publié une ordonnance contre cette pratique, ce qui implique que la contrecarrer rend hors-la-loi. La police dit aux communautés de foi qu’elles violeront la loi si elles fournissent des aliments aux sans-abri dans les lieux publics, et cet avertissement est généralement suffisamment dissuasif.

Propositions pour une stratégie globale

La mission de la Task Force for the Homeless est de défendre les droits et la dignité des sans-abri dans notre société, dans le but global de prévenir le phénomène des sans-abri et de trouver un logement convenable et abordable ainsi que des services annexes pour tous.

Les avocats des organisations de droit civil ont qualifié l’interdiction de mendier de racisme primaire, en soulignant que la majorité des sans-abri d’Atlanta sont de couleur noire.

Les politiques publiques doivent être modifiées en fonction des revendications dramatiques et pressantes du peuple, des organisations, des avocats, des militants et des organisations de base, qui représentent le seul espoir pour annuler cette oppression au moyen d’actions, de manifestations publiques, de litige(s ?) et de campagnes d’inscription d’électeurs. Cette approche articulée, organisée par les sans-abri, les ex-sans-abri et les avocats par le biais des organisations et des réseaux a réveillé la conscience du public sur ce thème. Les actions politiques publiques peuvent modifier les politiques publiques.

Les habitants des rues et des abris à Atlanta sont habituellement inscrits sur les registres électoraux et afin de pouvoir exercer leur droit de vote, des moyens de transport sont mis à leur disposition. Les candidats se présentent aux électeurs afin qu’ils puissent se rendre compte par eux-mêmes du nombre d’électeurs qui votent pour eux, à qui ils sont redevables, et qui vivent dans des abris, dans des logements transitoires et dans les rues.

Les avocats de la Open Door Community entre autres continuent d’assurer une présence hebdomadaire au Woodruff Park, en première ligne pour la défense des droits d’usufruit du parc pour les sans-abri.

Les foyers et les structures d’assistance aux sans-abri et ex-sans-abri doivent persister dans le travail en réseau et continuer de fournir aux bénéficiaires des opportunités de s’associer aux efforts de défense et au militantisme politique. Les risques induits par les actions allant à l’encontre des politiques de la Ville, de l’état et des gouvernements fédéraux résident en premier lieu dans la perte de financement et de ressources destinées à l’assistance. Par conséquent, les groupes doivent s’unir pour se soutenir les uns les autres dans ces efforts. L’organisation du travail en réseau des organisations de bienfaisance qui habituellement entrent en concurrence entre elles pour obtenir des fonds, est ce qu’il y a de plus difficile à organiser, et les compromis et les divisions diminuent souvent l’efficacité.

Cependant, le travail en réseau avec des groupes d’autres pays, où la culture de résistance est forte et saine peut générer un élan d’inspiration, motiver et entraîner les groupes des USA.

Recommandations Politiques

  1. Le droit au logement doit être reconnu et mis en application par les gouvernements fédéraux, locaux et par l’Etat.

  2. Un moratoire devrait être déclaré sur des expulsions et sur la destruction du logement public et social.

  3. Comme condition pour recevoir tous les fonds fédéraux, on devrait exiger comme document légal une certification que la communauté n’a pas décrété des lois criminalisant les sans-abri (comme l’exige HUD). (Cette certification est actuellement exigée comme document signataire pour tous les dirigeants du pouvoir judiciaire pour recevoir des fonds publics). La violation de cette certification aurait des répercutions réelles telles que la perte et la rétention des fonds pour les gouvernements municipaux qui tentent de criminaliser les sans-abri.

  4. Toute propriété saisie, aux mains des gouvernements fédéraux, locaux et de l’état doit être en priorité proposée aux sans-abri ou aux organismes les assistant.

  5. Les personnes ne disposant pas de toit devraient être intégrées aux classes protégées par la loi fédérale des crimes de haine.

  6. L’accès au droit de vote sans utilisation des votes temporaires doit être garanti pour tous. Toute barrière de l’état au droit de vote des sans-abri doit être bannie, y compris les formalités d’identification.

  7. Une liste énumérant les droits civiques de tous doit être affichée dans les foyers fédéraux de service aux sans-abri, y compris dans les systèmes de transport et dans les salles d’urgence.

  8. Un conseil consultatif résident est nécessaire pour toutes les structures publiques d’accueil ou les foyers qui assistent les sans abri.

  9. Les structures publiques d’accueil (alcool et drogue, santé mentale, maisons de corrections et hôpitaux) ne s’évacueront pas dans les rues ou dans les abris d’urgence.

  10. On doit opérer une simplification et une harmonisation de la définition fédérale du phénomène des sans-abri. Actuellement, chaque agence fédérale a sa propre définition. Il devrait y en avoir une seule et NCH recommande la définition du Département d’Education.

  11. Le Bureau de Comptabilité Général des USA devrait réaliser une étude sur les crimes fédéraux de haine afin de cerner l’ampleur du problème dans les villes et les communautés rurales dans l’ensemble des Etats-Unis.

  12. Tous les programmes et agences devraient protéger et défendre les droits des sans-abri: droit à l’intimité, à la libre circulation, au sommeil et au repos, sans crainte de harcèlement.

  1. Il ne doit y avoir aucune condition en échange des services publics.

  2. Les services et abris ne devraient avoir aucun rapport avec l’application de la loi.

  3. L’identification ne devrait pas être exigée pour que les sans-abri puissent accéder aux services.

  1. Les sans-abri devraient être admis dans les programmes fédéraux tels que: allocations en général, nourriture, sécurité sociale, et aide maternelle, etc…

  2. Toutes les structures devraient faciliter l’autogestion et permettre aux individus ou aux familles de trouver stabilité et soutien de la part de la Communauté.

  1. Toutes les structures publiques destinées à l’assistance des sans-abri devront permettre l’inscription des électeurs.

  2. Tous les foyers d’accueil publics devraient permettre à leurs résidants donner leur opinion sur les règles et la gestion de la structure.

  1. Il faudrait mettre en place une législation fédérale rendant illégale l’exploitation des alcooliques et des personnes handicapées qui vivent dans les rues en les filmant durant des actes extrêmes ou des combats. (Bum Videos and «Crack Addicts Gone Wild» par exemple).

1 Central Atlanta Progress, Central Area Study II, 1986.

2 Metro Atlanta Task Force for the Homeless, working paper, Homelessness in Atlanta, 2004.

3 Metro Atlanta Task Force for the Homeless, Housing Chart, using HUD’s FMR, 2006.

Références

  • Beaty, Anita, Atlanta’s Olympic Legacy, unpublished paper, 2005.

  • Central Atlanta Progress, Atlanta, Georgia, Central Area Study I, II, 1986, 1987.

  • National Coalition for the Homeless Washington, D.C., A Dream Denied: Criminalization of Homelessness, 2006.

  • Sheehan Groce, Naomi, Atlanta officials continue campaign against the homeless, www.wsws.org

  • Metro Atlanta Task Force for the Homeless, Housing Chart, 2006.

  • Metro Atlanta Task Force for the Homeless, Homelessness in Atlanta, 2004.