Fiction n°1 : Services urbains et immobilier, la prise de contrôle par les entreprises dans l’agglomération Lilloise

Remi Dormois, mars 2013

Cette fiche est issue d’un extrait des travaux du groupe « les métropoles » animé par Gilles Pinson, Professeur à l’Institut d’études politiques de Lyon, et Max Rousseau post-doctorant au laboratoire RIVES (ENTPE), dans le cadre de la démarche « Territoire 2040 » de la DATAR.

Elle propose un exercice de prospective de l’agglomération Lilloise, au travers du phénomène de la mercapole.

15 mars 2040…

Il est presque minuit lorsque Lucas pose le doigt sur l’icône « envoyer » de sa tablette numérique Apple Connect. Il est fatigué, mais heureux : il vient d’achever la programmation du nouveau logiciel d’analyse financière dédié spécifiquement au marché du riz proposé par sa micro-entreprise, Smart Markets. Son ami Mathis, qui dirige un fond d’investissement basé à Singapour, va être ravi. En plus d’une somme d’argent substantielle, ce projet réussi va certainement accroître la réputation de Lucas, gage d’un avenir relativement assurée au sein d’un secteur ultra-concurrentiel. Lucas prend une gorgée de sa boisson énergétique cubaine, range sa tablette dans la poche de son manteau, et quitte son duplex situé dans un immeuble récent éco-énergétique du centre de Lille précipitamment : il ne lui reste que 15 minutes pour rejoindre la gare de Lille Europe afin de rejoindre Londres, où vit sa compagne. Lucas accepte de payer près de 5 000 euros par mois pour cet appartement détenu par un fond de pension australien en raison de sa proximité avec les infrastructures de transport métropolitaines. En quittant son appartement, Lucas tombe sur un visage familier. C’est Kamel, avec qui il avait partagé une formation commune en programmation informatique, à la fin de ses études, cinq ans auparavant. Kamel, qui marche rapidement lui aussi, semble en revanche ne pas l’avoir aperçu. Mais Lucas n’a pas le temps de s’arrêter : même si la liaison entre Lille et Londres s’effectue désormais toutes les heures entre minuit et 6 heures, il ne veut surtout pas rater le prochain Eurostar afin de profiter au maximum des trois jours de repos qu’il s’est exceptionnellement accordés, et, qui sait, d’envisager un bref voyage en Espagne avec sa compagne. Or les embouteillages sont fréquents au centre de Lille à cette heure. Tout en enfourchant son scooter électrique, Lucas pense brièvement qu’il lui faudra contacter Kamel : à l’époque, il lui avait semblé sympathique, et puis, c’est toujours intéressant de savoir ce que deviennent les anciens collègues, cela peut toujours donner des idées pour orienter efficacement sa carrière.

Kamel ralentit sa marche pour observer Lucas alors que celui-ci démarre silencieusement. Si la silhouette lui semble vaguement familière, c’est le modèle de son scooter qui retient davantage son attention : c’est le nouveau Biocreative 3, un modèle élaboré par Urban Solutions – le joint-venture codétenu par Peugeot et Qingqi, le fabricant chinois désormais dominant sur la scène mondiale. Une véritable merveille technologique, pense Kamel alors que le scooter s’éloigne. Kamel aimerait posséder ce type de bijou. Sa batterie ultraplate révolutionnaire possède une autonomie de 1 000 km. Mais son quartier de résidence n’est pas inclus dans le périmètre du partenariat entre Urban Solutions et la métropole lilloise. Désireux de s’implanter sur le marché local, Urban Solutions avait proposé deux ans auparavant de financer la totalité de la rénovation de la voirie du centre de Lille, désormais saturée, en échange du monopole de la prestation de services de transport liés à la propriété d’un logement dans certains quartiers lillois.

Kamel ne s’attarde pas sur les lieux : lui aussi est pressé. Il doit prendre son service de gardien de nuit d’un immeuble de start-ups situé à proximité d’Euralille. Kamel occupe ce poste depuis trois ans. A l’issue de sa formation d’ingénieur, il avait occupé brièvement un poste de gestionnaire d’un réseau informatique à Francfort. Mais l’éloignement lui pesait trop. Il est donc retourné vivre à la périphérie de Roubaix, dans une ancienne cité des années 1960 récemment rachetée puis rénovée par son employeur, la firme multinationale Securitas, à destination de sa main-d’œuvre de l’agglomération lilloise. Kamel ne regrette pas son choix : il a tissé des liens étroits dans son quartier, peuplé de jeunes immigrés originaires d’Afrique du Nord et travaillant, comme lui, dans la sécurité. Mais il est inquiet des futurs changements induits par le projet de Securitas d’étendre son quartier en urbanisant massivement les zones à faible densité environnantes au cours des prochaines années. Doté d’un capital culturel important, Kamel est devenu le favori pour les prochaines élections métropolitaines au sein de son quartier peuplé avant tout par des jeunes peu qualifiés et précaires. Pour être élu, il sait toutefois qu’il lui reste à nouer un accord électoral avec Securitas, mais aussi avec quelques-unes des organisations religieuses en concurrence dans son quartier. Il est conscient qu’il ne pourra pas changer la situation sociale de sa communauté, mais il espère nouer des partenariats avec de nouvelles firmes asiatiques afin d’améliorer les conditions de vie au sein du quartier.

En poussant la porte de l’immeuble qu’il va surveiller toute la nuit, sa tablette de poche vibre. Il consulte l’écran, qui lui rappelle que l’anniversaire de sa mère tombe aujourd’hui. Kamel a déjà tout préparé : demain matin, il pourra contacter ses parents pour leur envoyer son cadeau numérique. L’expédition ne coûtera rien à la famille de Kamel : son quartier roubaisien et celui de ses parents à Tunis sont équipés depuis l’année précédente par la même firme indienne de fibre optique. Kamel ne le sait pas, mais cette innovation empêchera Lucas de le contacter la semaine prochaine : le réseau d’Apple, qui gère la tablette de Lucas, n’est en effet pas compatible avec les autres systèmes de communication. Kamel s’engage dans le hall de l’immeuble d’un air las. Sa nuit risque d’être routinière : la surveillance des locaux étant directement assurée par les webcams de Securitas depuis un centre situé en grande banlieue parisienne, on ne lui demande rien de plus qu’une simple présence physique au cas où. Kamel se rappelle alors avec plaisir qu’à partir de 3h du matin, il pourra discuter avec Sergeï, qui ce soir est affecté au nettoyage de l’immeuble de bureaux. Comme de nombreux nouveaux immigrés originaires d’Europe de l’Est récemment installés dans l’agglomération lilloise, Sergeï loge dans un quartier récent de Wattrelos construit par Global Cleaning, qui compense la faiblesse des salaires de ses employés par la construction à leur intention de petites maisons mitoyennes relativement confortables, la plupart du temps habitées en colocation. Kamel espère joindre l’utile à l’agréable : il pense qu’il devra discuter avec Sergeï de la récente connexion de son quartier au réseau de Cheap Water, une firme coréenne de distribution d’eau discount offrant des tarifs plus avantageux que Veolia, l’entreprise détenant jusqu’alors la concession du quartier de Kamel.

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DATAR. 2010. Territoires 2040, aménager le changement

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