Visite guidée

Philippe Panerai, 2014

Tous Urbains

Cette fiche donne un exemple de projet ancien pour un habitat durable : les îlots de la reconstruction, conçus par A. Perret pour Le Havre.

Un appartement au deuxième étage, on entre par une cour-jardin assez lumineuse malgré la hauteur des immeubles qui l’entourent, car leur discontinuité laisse une grande ouverture au Sud. Quelques beaux arbres, des jeux d’enfants et des voitures garées là, sans façon, le long des bâtiments.

  • Le hall d’entrée carré est lumineux ; le palier peut-être un peu exigu mais, dès que la porte s’ouvre, on est saisi par l’ingéniosité des dispositions et la fluidité de l’espace. La distribution est simple : l’entrée assez large pour que l’on puisse enlever son manteau sans donner de coup de coude à son voisin dessert un peu en biais le séjour, à droite la cuisine, à gauche, la “petite chambre” (11 m2 seulement), en face un petit couloir dans l’ombre sur lequel donnent plusieurs portes, chambres, placards ? Sans doute une partie plus intime, le coin nuit comme on dit. Un poteau marque la limite de l’entrée et le démarrage du couloir, suffisant pour dire où on est et cadrer les vues, suffisamment léger pour laisser passer la lumière. Au-delà du poteau le plafond est plus haut, c’est déjà le séjour. On pourrait s’appuyer sur le poteau avec une cloison, un rideau, un meuble pour marquer la clôture de la pièce mais ici on ne l’a pas fait et cela ne semble pas manquer.

  • A gauche, la chambre des enfants s’ouvre par une porte à deux battants qui rabattus laissent une baie libre d’un 1,80 m de large. La chambre a une surface de 15 m2, une grande fenêtre au Nord. Quand la porte est grande ouverte on voit, presque en face, les deux portes-fenêtres du séjour, au Sud, côté jardin. Et d’un seul coup vous découvrez le charme de l’appartement traversant : pas seulement une facilité de ventilation l’été ou l’assurance d’un minimum de soleil, mais un espace généreux baigné de lumière avec des vues qui traversent.

  • Le séjour est un grand rectangle de 6 m de profondeur sur 3,60 m de largeur (22 m2) qui, quand vous vous rapprochez de la façade, s’ouvre de chaque côté sur deux espaces qui possèdent eux aussi une porte-fenêtre. Et d’un seul coup ce ne sont plus deux portes-fenêtres mais quatre qui vous séparent du balcon et le séjour n’a plus 3,60 m de large mais 8 m.

  • Ces deux extensions, à droite un coin à manger qui appartient à la cuisine, à gauche un petit bureau de 7 m2, peuvent être isolées au moyen d’une porte menuisée en accordéon guidée par un simple rail métallique dans le sol et au plafond. Ainsi dans un appartement dont les dimensions restent malgré tout mesurées, on peut au choix s’isoler, faire dîner les enfants à part, tout ouvrir un jour où l’on reçoit, fermer une cuisine en désordre, passer de la cuisine au bureau par le balcon, bref choisir.

  • Le bureau qui n’est pas très profond semble conçu pour les ordinateurs. A l’arrière il communique avec un dressing qui donne accès à la salle de bain. Nous voici au plus intime, la salle de bain a deux autres portes : une vers le couloir d’entrée, l’autre vers la chambre des parents. Là encore on peut choisir et sûrement certains habitants condamnent une des portes temporairement ou définitivement, d’autres agrandissent le bureau en supprimant le dressing ou au contraire doublent la salle de bain d’une douche et d’un coin machine à laver. On notera au passage la générosité de la chambre des parents : 16 m2 ce qui permet une table, un fauteuil, deux chaises et de nombreux rangements.

  • Finissons par la cuisine, disposition classique avec une partie fonctionnelle : long plan de travail, évier double bac, cuisinière et réfrigérateur avant l’ouverture sur le coin repas qui, on l’a vu, communique avec le séjour et ouvre sur le balcon.

La liberté du plan qui se prête à des usages différents, permet des changements importants et offre des parcours multiples, est la conséquence d’un principe constructif simple : le poteau-poutre en béton armé. La portée de 6,24 m entre axe donne un bâtiment de 13 m d’épaisseur, murs extérieurs compris. La cage d’escalier contrevente la structure ; les séparations entre logements sont assurées par des murs épais, les façades sont préfabriquées, toutes les cloisons peuvent être déplacées ou supprimées.

C’est un appartement pour classe moyenne, un “produit” qui répond à une demande pour un couple avec enfants, trois chambres, 95 m2 habitables, un grand F4. Vous pouvez tous les samedis après-midi visiter cet appartement témoin. C’est au Havre, dans l’un des deux premiers îlots de la reconstruction, 350 logements projetés en 1946-47 par l’atelier de Perret achevés en 1950.

J’y suis allé un peu par hasard et j’en suis sorti soufflé et indigné. Emerveillé par l’intelligence et le soin apportés à ces logements qui semblent (sauf peut-être l’isolation thermique) avoir résolu toutes les questions sur lesquelles nous buttons depuis des années. Auguste Perret disait sa volonté de faire ici “quelque chose de neuf et de durable” et il ajoutait que le logement doit pouvoir évoluer avec la famille. La démonstration est éloquente.

L’indignation est double. D’abord par la prétention actuelle des discours teintés de bons sentiments durables mais amnésiques qui ne cessent, de réinventer l’eau tiède. Mais plus encore par l’invocation sempiternelle de la “loi du marché” qui pousse à construire une majorité de 3 pièces qui ne dépassent guère 65 m2, souvent en simple orientation pour économiser un ascenseur et gagner trois sous, avec des voiles en béton qui interdisent toute modification de la partition interne. Alors quoi, au sortir de la guerre, dans un pays dévasté par les démolitions dont l’industrie est à reconstruire, cette qualité‐là était possible!

Références

Pour accéder à la version PDF du numéro 4 de la revue Tous Urbains

En savoir plus

Les îlots d’Auguste Perret