Comment penser le rôle de la monnaie à l’échelle locale ?

Séquence 1.5 du MOOC

Jérôme Blanc, novembre 2017

Après avoir abordé le fonctionnement général de la monnaie aujourd’hui, la façon dont on peut la théoriser, la pluralité des monnaies et la façon dont cette pluralité coexiste, nous nous intéressons dans cette séquence à la question de la territorialisation de la monnaie. Quel rôle la monnaie peut-elle avoir sur un territoire ? La question se pose en termes de flux, d’(inter)dépendance et de complémentarité entre territoires. Mais aussi en termes de capacité d’une monnaie territoriale à mobiliser efficacement les acteurs économiques de ce territoire et à créer des dynamiques positives de circulation (emploi, revenus, consommation, production).

À télécharger : 1_clefs_de_comprehension_de_la_monnaie_de_ses_fonctions_de_son_role_de_lien_social_support2.pdf (510 Kio)

Quel territoire pour la circulation monétaire ?

La construction historique des Etats-nations a imposé le principe d’une monnaie circulant sur l’ensemble du territoire national, que celui-ci soit de la taille de la Suisse ou des Etats-Unis.

Cette association a commencé à être critiquée par Robert Mundell (économiste canadien, 1961), dans le cadre d’une théorie des zones monétaires optimales. Mundell s’interroge sur le territoire optimal pour une monnaie, dans des termes exclusivement économiques : ils ne font entrer en ligne de compte ni les découpages politiques, ni les logiques de monnaies associatives ou citoyennes dont on reparlera dans ce MOOC. Mundell s’interroge : étant donné la structure des productions et des échanges en Amérique du nord, il vaudrait peut-être mieux avoir un dollar de l’est et un dollar de l’ouest de l’Amérique du nord, plutôt qu’un dollar du nord (canadien) et un dollar du sud (états-unien). Ce type d’analyse, qui cherche à identifier les facteurs permettant de réaliser des ajustements économiques intrazone, a été appliqué à la zone euro en construction, avec pour conclusion dans les années 1990 que la future zone euro ne serait pas optimale. Au-delà de cela, on peut retenir pour notre propos que le territoire de circulation de la monnaie n’est pas indissociable de l’espace de souveraineté politique.

On peut alors raisonner sur le rapport territoire / monnaie en s’interrogeant sur la capacité d’une monnaie territoriale à mobiliser efficacement les acteurs économiques de ce territoire. On vient alors à raisonner sur deux concepts liés : multiplicateur local et vitesse de circulation. Mais aussi à raisonner sur le rapport de la monnaie au financement et au système financier.

Multiplicateur local et fuites

Il s’agit ici d’appliquer un raisonnement inspiré de Keynes (1936). Keynes (avec d’autres) a construit un concept appelé « multiplicateur » (d’investissement notamment). Il nous dit par quel facteur k une dépense initiale engendre un revenu supplémentaire, du fait de la circulation de la dépense en vagues successives. L’ampleur de ces vagues est d’autant plus importante qu’on consomme beaucoup des revenus que l’on touche et que cette consommation s’adresse à des produits fabriqués sur place.

Certains (en particulier à la New Economics Foundation, NEF) ont appliqué ce raisonnement à un territoire local. L’objectif est d’évaluer sa capacité à engendrer des revenus, ou, symétriquement, sa dépendance à l’égard de l’extérieur (pour la fourniture de ses revenus et pour les biens consommés). Dans ce cas, le multiplicateur est d’autant plus élevé qu’il y a peu de fuites internes (immobilisation des revenus (on détient de l’argent sans l’utiliser)) et de fuites externes (fuite vers l’extérieur des revenus par consommation ailleurs que sur le territoire, ou auprès de fournisseurs qui achètent eux-mêmes à l’extérieur). Le multiplicateur local nous dit quel effet d’entraînement l’injection d’un revenu sur un territoire a sur ce même territoire.

Quel lien avec la monnaie ?

Un territoire local peut être associé à une monnaie locale, comme on le voit de plus en plus en France et ailleurs (On reverra ce point de façon plus approfondi dans une séance ultérieure).

Pour que le multiplicateur soit élevé, il faut faire en sorte de réduire les fuites internes et les fuites externes. Réduire les fuites internes peut être fait par la fonte (une taxe prélevée à intervalles réguliers sur la monnaie détenue) et autres mesures incitatives permettant d’accélérer la circulation en remettant la monnaie en mouvement. Réduire les fuites des revenus vers l’extérieur peut être fait en limitant les reconversions de la monnaie locale en monnaie ordinaire (via leur limitation aux seuls professionnels et/ou des frais de change).

Ainsi, la monnaie locale peut être un vecteur de dynamisation de l’activité, de l’emploi et du pouvoir d’achat interne. C’est le pari (réussi) dans plusieurs localités, dont Fortaleza (Brésil) avec l’expérience du Palmas, ou dans plusieurs bidonvilles au Kenya.

Vitesse de circulation de la monnaie

La vitesse de circulation de la monnaie est un autre indicateur qui nous dit combien de fois une unité monétaire est employée pendant un an.

Cette vitesse de circulation s’est fortement réduite dans les économies occidentales depuis la crise. La monnaie, notamment, est captée par la finance et circule moins abondamment sur les territoires, dans l’économie réelle.

Là encore, les monnaies locales (ou alternatives) peuvent avoir un rôle positif du fait qu’elles sont isolées du système financier et ne peuvent circuler que dans l’économie dite réelle.

On observe effectivement dans certains cas (mais pas dans tous) une vitesse de circulation de la monnaie plus élevée dans les monnaies alternatives : en Allemagne avec le chiemgauer, en France avec le SOL violette, en Suisse avec le WIR etc.

Mais attention à ne pas trop mettre l’accent sur la vitesse et le multiplicateur : la construction mathématique du multiplicateur et de la vitesse de circulation de la monnaie est telle que plus le territoire est petit, plus ils peuvent être élevés avec une monnaie locale. Mais, en même temps, les quantités produites et consommées sont si petites que cela n’a plus de sens.

Le rapport que la monnaie entretient avec le financement des activités

Au-delà de la circulation de la monnaie, un point essentiel, en effet, est le bon accès au financement des ménages et des entreprises situées sur le territoire.

Or sur certains territoires défavorisés on observe souvent deux points : (1) D’une part, un système financier qui ne maille pas suffisamment le territoire, faute de rentabilité suffisante pour les banques classiques. Il y a un défaut d’agences bancaires et de personnel dédié. (2) D’autre part, un système financier qui injecte peu de financement sur ce territoire, se contentant de collecter et gérer les épargnes en les recyclant à l’extérieur du territoire.

Quelles solutions par rapport à ces problèmes ?

Première solution, « l’inclusion financière », qui est promue aujourd’hui par les institutions internationales. Elle repose sur à la fois une éducation aux (bonnes) pratiques financières et un meilleur accès des populations aux services financiers. Cette perspective a son intérêt… et ses limites : (1) limites liées au faible maillage de certains territoires, (2) risques de surendettement, (3) responsabilisation à outrance des individus alors que les banques peuvent être responsables de mauvaises informations et de mauvaises pratiques, (4) fuite des épargnes collectées hors du territoire.

Sur toutes ces questions, on peut avancer l’intérêt de circuits courts financiers, où une partie des épargnes collectées est réutilisée pour des financements locaux, sans être injectées dans les circuits financiers transnationaux.

Ces circuits cours financiers peuvent être doublés d’une monnaie locale, comme on le voit au Brésil (cas du Palmas à Fortaleza), qui permet de maintenir sur le territoire local des financements qui sont attribués en monnaie locale.

Mais attention, les circuits courts financiers ne sont pas la panacée non plus car l’intérêt d’un système financier élargi est précisément la circulation des capitaux et la réduction des risques ou des faiblesses d’un territoire considéré isolément.

Les conditions de la territorialisation monétaire

La territorialisation de la circulation monétaire et du financement a son intérêt, mais à plusieurs conditions :

  • Première condition, elle ne doit pas consister en une fermeture avec volonté autarcique : la monnaie locale doit rester complémentaire de la monnaie nationale ou de l’euro.

  • Deuxième condition, cette territorialisation doit permettre de renforcer les moyens de financement des populations et des entreprises locales.

  • Troisième condition, cette territorialisation peut être l’occasion d’un approfondissement démocratique par la participation des citoyens à l’orientation des flux de financements.

Certaines monnaies associatives permettent d’avancer dans ces directions. On va le voir par la suite avec d’autres séances portant plus spécifiquement sur les monnaies complémentaires.

Références

Fare Marie, Repenser la monnaie. Transformer les territoires, faire société, Paris, Editions Charles Léopold Mayer - Institut Veblen pour les réformes économiques, 2016, 107 p. Accès à l’ouvrage

Whitaker Celina, Lamarche Thomas, Ahmed Pepita Ould, Ponsot Jean-François, « L’expérience des monnaies complémentaires : questionner et redéfinir le lien des citoyens à la monnaie », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, 19 octobre 2015, no 18, p. 1 13. Accès à l’article

En savoir plus

Daniela Campos Martins, Finances solidaires : Le cas de la Banque Palmas à Fortaleza, Brésil, 2009, 18p. Accès au document

Exemple de la monnaie locale Bangla Pesa, au Kenya