Les monnaies locales

Séquence 3.1 du MOOC

novembre 2017

L’Institut Veblen pour les réformes économiques (Veblen)

Cette séquence s’intéresse aux monnaies locales. L’exemple de l’Eusko nous servira pour illustrer leur fonctionnement et philosophie. L’interview de Dante Edme-Sanjurjo, Co-président de l’association Euskal Moneta, nous permet d’approfondir certains points.

À télécharger : 3.1_mc_en_pratique_monnaies_locales.pdf (470 Kio)

Le but d’une monnaie locale est de renforcer le tissu économique local, de relocaliser l’économie productive, et d’orienter les échanges commerciaux dans le sens que vous souhaitez donner à votre économie.

La monnaie Eusko a été mise en circulation en 2013, et elle est rapidement devenue la monnaie locale la plus utilisée en France, en termes de nombre d’adhérents et de masse monétaire en circulation. L’organisation du circuit Eusko est tout à fait représentative des monnaies locales françaises : une fois que vous avez compris comment ça marche dans ce cas précis, vous allez pouvoir comprendre comment marche n’importe quelle monnaie locale.

Le territoire de la monnaie locale

Une monnaie peut circuler à l’échelle d’une ville, d’une région, d’un bassin d’emploi ou encore d’une communauté d’agglomération. Les frontières sont dessinées par les porteurs de projet eux-mêmes, elles peuvent changer dans le temps et suivent donc rarement le découpage administratif des territoires. Dans le cas de l’Eusko, la monnaie circule au sein de la communauté d’agglomération du Pays Basque, qui regroupe 158 communes au sein du département Pyrénées Atlantiques. Cette communauté d’agglomération correspond peu ou prou au territoire historique du pays basque. Les deux cartes vous permettent de situer le territoire dont nous allons parler.

Dans le cas de l’Eusko, nous pouvons donc parler d’un ancrage culturel de la monnaie : le projet s’inscrit dans un territoire qui fait sens pour les habitants. Un tel ancrage culturel est loin d’être la règle dans tous les projets de monnaie locale, et on peut se demander dans quelle mesure cette dimension culturelle compte dans le relatif succès de ce projet. C’est une des questions que nous allons aborder dans la séquence suivante. Pour le moment, rappelons simplement que le Pays basque français, c’est environ 300 000 habitants sur un territoire qui représente environ 40% du département Pyrénées-Atlantiques.

Localisation de la Communauté d’Agglomération du Pays Basque, Source : Wikimedia Commons

L’émission de la monnaie

Voyons maintenant comment une monnaie locale entre en circulation. Le plus souvent, l’adhérent convertit d’abord des euros en monnaie locale, et peut ensuite commencer à les dépenser au sein du réseau des commerçants membres de l’association. Cette conversion peut se faire en billets physiques, mais dans le cas de l’Eusko, elle peut également prendre forme d’un virement électronique .

Dans les deux cas, c’est l’association gestionnaire qui encaisse les euros, mais elle n’a pas le droit de les dépenser. Ces euros doivent être préservés sur le compte bancaire de l’association, de sorte qu’il y ait toujours la garantie que 100% des Euskos circulent dans l’économie. De cette façon, quand un adhérent vient demander de reconvertir ses Eusko en euros, l’association dispose toujours d’une réserve suffisante pour satisfaire à la demande. C’est ce qu’on appelle une couverture à 100%.

Au cœur du circuit il y a donc une association gestionnaire et un partenaire bancaire : dans le cas de l’Eusko, il s’agit de la banque éthique « La Nef » et de la Caisse solidaire. La banque qui détient ce fonds de réserve peut évidemment s’en servir comme avec n’importe quel dépôt bancaire : le risque crédit est alors porté uniquement par la banque. Dans le cas de l’Eusko, les fonds de réserve sont utilisés par la Nef pour financer des projets locaux.

Quant aux Eusko convertis, ils doivent logiquement être dépensés au sein du réseau. Toute l’idée d’une monnaie locale est qu’elle reste en circulation : plus les Eusko circulent, mieux c’est pour l’économie locale. Pour y arriver, les porteurs de projet travaillent en continu pour développer le circuit, faire adhérer de nouvelles entreprises, etc. Ce travail est décisif pour la réussite du projet, et nous en reparlerons dans la séquence suivante.

Le fonctionnement d’Eusko

Eusko en chiffres clefs
3000 utilisateurs particuliers
650 entreprises et associations locales
600 000 Euskos en circulation
Paiement électronique possible depuis mars 2017

Nous venons de voir le schéma abstrait d’une monnaie locale. Que représentent alors les échanges réalisés en Eusko ? En l’état actuel cette association compte environ 3000 particuliers qui utilisent la monnaie locale de façon plus ou moins régulière. A quoi s’ajoutent quelques 650 entreprises et associations présentes sur le territoire. 3000 particuliers, c’est environ 1% de la population du territoire, le circuit reste donc pour l’instant limité. C’est également le cas de la masse monétaire qui circule sous forme d’Eusko, actuellement environ 600 000 Euskos. Depuis mars de cette année, l’Eusko circule également sous forme de paiement électronique, grâce aux comptes et à la carte de paiement mise à la disposition des particuliers et des entreprises par l’association Euskal Moneta. Pour le moment, 750 utilisateurs ont ouvert un compte et ont commencé à utiliser leur carte de paiement, et quelques 350 comptes professionnels ont été ouverts.

Les objectifs poursuivis et leur opérationnalisation

Tout projet de cette nature porte une vision de l’économie et du territoire, et l’Eusko ne fait pas exception à la règle. Cette monnaie a été lancée par des collectifs associatifs locaux, animés par les valeurs de l’économie sociale et solidaire, par des valeurs écologiques, mais aussi par un fort attachement à l’identité culturelle du territoire. Et on voit bien ces engagements dans la charte associative qui définit le projet. Par exemple, la grande distribution n’est pas admise au sein du circuit, l’Eusko devant servir à promouvoir l’agriculture locale et les circuits courts alimentaires. En effet, l’ambition n’est pas simplement de relocaliser les actes d’achat, il s’agit aussi de relocaliser la production elle-même, à commencer par la production agricole et les services.

Un autre exemple de comment les valeurs du projet se traduisent en pratique est offert par les « défis » lancés aux entreprises qui adhèrent au réseau. Dans le cas d’Eusko, ces défis sont de deux types :

  • Un premier défi est de nature environnementale : l’entreprise qui adhère au réseau Eusko doit s’engager à élargir la gamme des produits locaux ou à trier davantage ses déchets.

  • Un deuxième défi est d’ordre linguistique et culturel, et il est mise en place avec le soutien d’Euskal Moneta et de l’Office public de la langue basque. Par exemple, l’entreprise s’engage à afficher le nom des produits et services dans les deux langues, pour promouvoir la présence de la langue basque dans l’espace public.

Mais l’Eusko, c’est aussi un projet de solidarité et d’entraide, incarné par le système « 3% Association » mis en place dès le début. Ce mécanisme offre un financement aux associations locales grâce à l’utilisation de l’Eusko. Concrètement, lorsque vous adhérez au réseau, vous choisissez une association locale que vous voulez parrainer. Ensuite, chaque fois que vous convertissez des euros en Eusko, l’association en question recevra 3% de la somme convertie. De cette façon, près de 10 mille Euskos sont versés chaque année sous forme de don aux associations locales. Ces 3% ne sont pas payés par les particuliers. Si vous échangez 100€, vous recevez 100 Eusko en retour. D’où viennent-ils alors ? Ils sont financés par les frais de change appliqués quand la conversion se fait dans l’autre sens, de la monnaie locale vers l’euro. Contrairement aux particuliers, les entreprises ont en effet le droit de reconvertir en euro les Euskos qu’elles ont reçus en paiement. C’est indispensable puisque ces entreprises n’ont pas forcément des solutions pour réutiliser tous les Eusko qu’elles reçoivent. On leur laisse donc décider combien d’Eusko elles peuvent dépenser au sein du circuit, et combien elles doivent reconvertir en euro. Mais la reconversion est assortie d’une petite pénalité de 5%. Cette pénalité sert évidemment à inciter les entreprises à dépenser en priorité au sein du réseau. Mais elle alimente également les fonds associatifs, et permet donc à l’EUSKAL moneta de reverser les 3% à l’association que vous avez choisi de parrainer.

Les principes de base d’une monnaie locale

En résumé, les principes de base d’une monnaie locale sont les suivants :

  • elle circule à l’échelle d’un territoire donné, et le périmètre varie d’un projet à l’autre ;

  • elle créé des liens entre tous les acteurs locaux : pour bien fonctionner, la monnaie locale doit circuler au sein d’un réseau d’acteurs suffisamment divers ;

  • elle reste convertible en euro, mais cette conversion est assortie de conditions. Car tout le but du jeu est qu’elle reste en circulation. Souvent, la conversion est interdite pour les particuliers et autorisée pour les entreprises, qui opèrent sur des marchés nationaux et internationaux.

1 Etcheleku P., « La monnaie locale basque Eusko se dématérialise », Les Echos.fr, 30 janvier 2017. Accès à l’article

Références

Alternatives Economiques (2016), « Réinventons la monnaie », Dossier d’Alternatives Economiques en partenariat avec l’Institut Veblen. Accès au dossier

Fourel C. et Magnen J-Ph (2015), Mission d’étude sur les monnaies locales complémentaires et les systèmes d’échange locaux. Accès au rapport

Kalinowski W. (2014), « L’impact socio-économique des monnaies locales et complémentaires », Note de l’Institut Veblen. Accès à la note

Meyer C (2012), « Finance solidaire et monnaie locale : le cas Palmas », Note de l’Institut Veblen. Accès à la note

Servet J.M (2012), Les monnaies du lien, éditions PUL