Les habitants aménageurs

La participation des habitants dans l’aménagement et la gestion des quartiers

Pierre-Yves Guihéneuf, 1996

Cette fiche ancienne reste d’actualité, en ce qu’elle propose des pistes de réflexion pour une participation effective des habitants, considérés non pas comme des individus passifs supposés entériner des décisions venues d’en haut, mais comme des sujets actifs, force de propositions et d’initiatives qui co-construisent la ville.

On reconnaît rarement aux habitants des quartiers populaires leur compétence à être des acteurs de la cité. Plus rarement encore, on les considère comme des partenaires dans l’aménagement du territoire. Les conseils de quartier des années 1970 n’ont pas fait école. Pourtant, les habitants sont des aménageurs : il s’agit là d’un constat autant que d’un acte de foi dans l’homme. On les croit passifs, mais ils sont actifs : ils aménagent parce qu’ils inventent une ville différente de celle qui avait été conçue. Malgré de belles déclarations, les autorités publiques ont le plus grand mal à les considérer comme des partenaires. Lorsqu’ils le sont, c’est parce que la puissance publique tente de se décharger sur eux de ses responsabilités. On peut refuser ce dilemme : il n’y a pas à choisir entre le renoncement à la participation de la population et la démission des autorités publiques. Il faut inventer de réelles formes de collaboration entre les uns et les autres.

L’enjeu, c’est la dignité des habitants. La dignité, c’est plus que la solidarité et la démocratie, plus que le droit et les intentions. La dignité, c’est ce qui fait l’être humain. Elle ne trouve son expression que dans l’action. Elle réside dans la manière de faire les choses plus que dans ce que l’on fait. Quelques principes pour renforcer le rôle protagonique des habitants dans la vie de leur quartier :

  • Il faut considérer les quartiers d’habitat précaire ou les banlieues comme des espaces où de nombreuses dynamiques sont à l’œuvre et où de nombreuses richesses peuvent être valorisées. Les quartiers sont donc très hétérogènes, en dépit de leur apparence parfois uniforme. Les politiques publiques doivent en tenir compte. Dans les pays du Sud, la ville se construit dans les quartiers d’habitat spontané qui se créent à sa périphérie; Le dynamisme y est manifeste, qui témoigne de la construction de la société urbaine. Mais ces dynamismes sont mal perçus par les autorités locales. Leur reconnaissance est un premier pas, indispensable.

  • Ce qui frappe, dans les appels incantatoires à la participation des habitants, c’est que les gestionnaires de l’action publique cherchent à faire participer les habitants à leurs objectifs. Ils veulent les associer aux discussions sur leurs projets mais ne reconnaissent pas leurs propres initiatives. La reconnaissance des habitants passe par la reconnaissance de leur travail.

  • Il faut renforcer le statut des habitants. Dans de nombreux pays du Sud, les quartiers populaires naissent de l’invasion illégale de terres vacantes par les sans-abri, qui consolident leurs constructions au fil du temps. La passivité des pouvoirs publics est souvent discrètement négociée mais l’illégalité des occupants les place dans un rapport de forces défavorable. Ils tentent de s’organiser et de faire reconnaître leurs droits, mais la précarité interdit l’investissement à long terme. Les quartiers défavorisés de France posent une difficulté inverse : l’occupation est légale et souvent suscitée par les pouvoirs publics mais les habitants ne s’approprient pas leur quartier, ne parviennent pas à s’y sentir chez eux. Trop souvent, l’habitant de ces quartiers croyait n’y faire qu’un bref passage mais ne peut plus s’en sortir faute de moyens. L’étape se transforme en piège. Les habitants ne se donnent pas d’expression collective. Il faut régler ces problèmes de statut de façon à ce que les habitants aient le choix de rester ou de partir.

  • Il faut favoriser l’expression collective des habitants, créer une parole en créant des lieux de dialogue. Les gestionnaires de ces quartiers communiquent beaucoup entre eux mais ne mettent pas les mêmes moyens au service de la communication des habitants, l’échange d’expériences, la construction de projets.

  • Il faut réformer l’action publique. Il ne peut pas y avoir d’action efficace sans action publique, mais l’action publique doit être conçue pour s’adapter aux demandes de la population, qui concernent surtout l’emploi et les ressources. Trop souvent, elle est réduite aux services urbains (voirie, assainissement…) et sectorisée.

  • Les rythmes administratifs doivent s’adapter aux rythmes sociaux. Les quartiers et les villes sont comme des êtres vivants, ou au moins des systèmes complexes : ils ont leurs propres rythmes. Les lenteurs administratives, la précipitation imposée par les échéances électorales ou l’opportunité de telle mesure politique ont un effet déplorable sur les dynamiques sociales.

  • Enfin, il faut mettre en place des dispositifs de financement cohérents avec les objectifs poursuivis. Tous les points évoqués antérieurement posent le problème de leur traduction financière.

Un tel programme ne se décrète pas d’en haut. Il se construit avec les habitants. C’est ce qu’ont commencé à faire des personnes engagées dans des actions multiples, en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique latine.

Références

PERCQ, Pascal, GROUPE DE SALVADOR, Les habitants aménageurs, AUBE, 1994 (France)