Au cœur de la tempête
Carmen Yulín Cruz, maire de San Juan, et la gestion de l’ouragan Maria
David W. Giles, Arnlod M. Howitt, Herman B., janvier 2024
Bloomberg Harvard City Leadership Initiative
Au cœur de l’ouragan Maria, San Juan, capitale de Porto Rico, devient le théâtre d’une lutte acharnée entre la nature déchaînée et la résilience humaine. Carmen Yulín Cruz, maire de la ville, se retrouve propulsée au centre d’une crise sans précédent, où chaque décision peut sauver des vies… ou les condamner.
Entre désolation et espoir, ce récit plonge dans les coulisses d’une gestion de crise où l’humanité, la politique et la survie s’entremêlent. Comment une femme, face à l’inaction fédérale et à la destruction totale, a-t-elle su incarner la voix des oubliés ? Plongez dans ce témoignage poignant, où chaque mot résonne comme un appel à la solidarité et à la justice.
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Porto Rico avant Maria : une île sous tension
Porto Rico, archipel des Caraïbes sous souveraineté américaine depuis 1898, est une terre de contrastes. Ses 3,3 millions d’habitants, bien que citoyens américains, n’ont ni voix au Congrès ni droit de vote à l’élection présidentielle. En 2017, l’île traverse une crise économique profonde : récession persistante, exode massif de sa population et dette publique abyssale. Le Puerto Rico Oversight, Management, and Economic Stability Act (PROMESA), imposé par Washington en 2016, place l’île sous la tutelle d’un conseil de surveillance fédéral, perçu par beaucoup comme une nouvelle forme de colonisation. Carmen Yulín Cruz, maire de San Juan depuis 2012, incarne une résistance locale. Femme de terrain, elle a bâti sa réputation en défendant les plus vulnérables : étudiants, femmes, communautés LGBTQ+ et syndicats. Son approche participative, fondée sur la décentralisation du pouvoir vers les quartiers, lui vaut une réélection en 2016.
Pourtant, malgré son dynamisme, San Juan n’est pas épargnée par les séquelles de la crise. Les mesures d’austérité ont affaibli les services publics, réduisant la capacité de l’île à faire face à une catastrophe. Quand l’ouragan Irma frôle Porto Rico début septembre 2017, il offre un avant-goût des défis à venir. Les autorités locales, peu habituées aux catastrophes de grande ampleur, improvisent une réponse qui servira de répétition générale à Maria.
L’arrivée de Maria : le chaos et l’isolement
Le 20 septembre 2017, Maria frappe Porto Rico avec une violence inouïe. Classé comme ouragan de catégorie 4, il balaye l’île de part en part, laissant derrière lui un paysage méconnaissable : arbres déracinés, bâtiments détruits, routes coupées, et surtout, une panne électrique totale. Le réseau, déjà fragile, s’effondre, plongeant les 3,3 millions d’habitants dans le noir. Les communications sont coupées, isolant San Juan du reste du monde.
Je n’ai jamais vu une telle dévastation. — Carmen Yulín Cruz
Dans le Roberto Clemente Coliseum, transformé en abri et en quartier général, Carmen Yulín Cruz et son équipe se retrouvent piégés par les éléments. Les vents hurlants secouent le bâtiment, mais il résiste. Dès que l’ouragan s’éloigne, la maire prend une décision radicale : sortir. Malgré les risques, elle et ses collaborateurs ouvrent les portes du Coliseum pour évaluer les dégâts. Le spectacle est apocalyptique : quartiers inondés, toits arrachés, hôpitaux et infrastructures critiques hors service. Pire encore, des personnes âgées et des patients, abandonnés par leurs aidants, luttent pour survivre.
La première mission de Cruz est claire : sauver des vies. Sans électricité ni communications, l’information se transmet par bouche-à-oreille. Les équipes municipales, composées de fonctionnaires et de bénévoles, se déploient dans les rues inondées pour distribuer vivres, eau et médicaments. La maire, toujours en première ligne, insiste :
Il n’y a pas de substitut au fait de voir les yeux des gens quand ils souffrent. […] On ne peut pas faire ça depuis un bunker climatisé. — Carmen Yulín Cruz
Une réponse improvisée mais déterminée
Les premiers jours après Maria sont marqués par l’improvisation. Les employés municipaux, quels que soient leurs postes, se mobilisent. Les cuisiniers préparent des milliers de repas, les jardiniers aident à organiser la distribution des secours, et les avocats coordonnent l’aide extérieure. Cruz instaure une routine militaire : réunions quotidiennes à 9h et 21h pour fixer les objectifs et évaluer les progrès.
Elle est obsédée par les chiffres. Tout le monde devait lui rapporter : ‘Nous avons ramassé tant de débris, distribué tant de nourriture, aidé tant de personnes. — Gloriana Salgado, assistante spéciale de la maire
Pourtant, l’opération reste décentralisée. Les équipes agissent souvent sans supervision directe, avec une confiance totale de la part de Cruz : »Au final, il faut faire confiance à son équipe, même quand on ne les voit pas. » Cette confiance est cruciale, car les défis sont immenses. Les employés, épuisés par Irma puis Maria, doivent aussi gérer leur propre détresse. Cruz veille à leur bien-être, s’assurant qu’ils mangent, boivent et se reposent. Elle-même, vivant au Coliseum pendant des mois, cache ses moments de faiblesse : « Je ne pouvais pas [m’effondrer]. Je n’avais pas ce luxe. »
Les « cubes de l’espoir »
La maire Cruz pose aux côtés d’habitants, tenant ce qu’elle a surnommé les « cubes d’espoir », des lampes à gonflage automatique offertes par l’organisation caritative Operation Blessing. Ces cubes ont non seulement permis d’éclairer une ville de San Juan plongée dans l’obscurité, mais ont également servi de système de communication d’urgence de secours au cours des mois qui ont suivi le passage de Maria.
L’aide extérieure : entre solidarité et abandon
Rapidement, Cruz réalise que les ressources locales sont insuffisantes. L’aide territoriale est limitée : Porto Rico tout entier est sinistré, et l’Agence de gestion des urgences de Porto Rico (PREMA), submergée, ne peut coordonner la réponse. Les municipalités doivent compter sur des renforts extérieurs.
Certaines aides arrivent rapidement, comme celle de New York. Le maire Bill de Blasio envoie une équipe de gestion de crise (NYCEM) moins d’une semaine après Maria. Leur expertise est précieuse : ils aident à structurer la distribution des secours, à inventorier les ressources et à établir des plans logistiques. Pour Héctor Rivera, conseiller de Cruz, leur intervention est un tournant :
Ce sont eux qui nous ont aidés à naviguer dans les eaux de la gestion de crise. […] Ils ont été les premiers à faire un inventaire, à aligner les palettes, à compter ce que nous recevions. — Héctor Rivera
Le Coliseum devient le hub central de distribution, accueillant les dons de villes américaines (Chicago, Miami) et d’entreprises privées comme Goya Foods. Pourtant, l’aide fédérale, elle, se fait attendre. Malgré la déclaration de catastrophe majeure par le président Trump le 21 septembre, les secours peinent à arriver.
Le conflit avec Washington : une bataille de récits
Une semaine après Maria, un fossé se creuse entre la réalité sur le terrain et le discours de l’administration Trump. Alors que San Juan et Porto Rico luttent pour survivre, Elaine Duke, secrétaire par intérim de la Sécurité intérieure, déclare le 28 septembre :
Je suis très satisfaite. […] C’est une histoire à succès en termes de notre capacité à atteindre les gens et du nombre limité de morts. — Elaine Duke
Ces propos provoquent l’indignation de Cruz. Interviewée par CNN le lendemain, elle répond avec une émotion brute :
Peut-être que depuis sa position, c’est une histoire à succès. […] Mais quand on boit dans un ruisseau, ce n’est pas une histoire à succès. Quand on n’a pas de nourriture pour un bébé, ce n’est pas une histoire à succès. Quand il faut descendre des gens des bâtiments… Bon sang, ce n’est pas une histoire à succès. C’est une histoire où des gens meurent. — Carmen Yulín Cruz
Ce moment marque un tournant. Jusqu’alors, Cruz avait tenté de collaborer discrètement avec Washington, espérant que la patience paierait. Mais face à l’inertie fédérale et aux inégalités flagrantes dans la réponse aux ouragans (Texas et Floride avaient reçu bien plus d’aide), elle décide de briser le silence. Son objectif : alerter le monde sur la situation critique de Porto Rico et forcer une réaction.
Pourtant, cette stratégie n’est pas sans risque. Certains, y compris le gouverneur de Porto Rico, craignent que des critiques publiques n’aliènent Washington et ne compliquent davantage l’obtention des secours. Cruz, elle, assume ce rôle :
Certains politiciens ici pensaient : « Si je me tais, ce sera mieux, car j’obtiendrai de l’aide. » Mais moi, je ne pouvais pas me taire. — Carmen Yulín Cruz
Héritage et leçons : une lutte pour la dignité
L’ouragan Maria a laissé des cicatrices profondes à Porto Rico : près de 3 000 morts, des infrastructures détruites, et une reconstruction toujours inachevée des années plus tard. Pourtant, le leadership de Carmen Yulín Cruz a marqué les esprits. Son refus de se soumettre au récit officiel, son engagement sans faille pour ses concitoyens, et sa capacité à mobiliser une aide internationale ont fait d’elle une figure de la résilience.
Ce récit n’est pas seulement celui d’une catastrophe naturelle, mais aussi celui d’une injustice structurelle. Porto Rico, territoire américain de seconde zone, a payé le prix de son statut politique. Maria a révélé les failles d’un système où les vies des Porto Ricains semblaient compter moins que celles des habitants du continent.
Pour Cruz, la leçon est claire :
Nous sommes tous dans le même bateau. Et si nous ne nous entraidons pas, nous coulerons tous. — Carmen Yulín Cruz
Son combat continue, bien au-delà de l’ouragan. Il s’agit de reconstruire, mais aussi de réclamer la dignité pour Porto Rico.
Références
Lire le récit complet : At the Center of the Storm
En savoir plus
Bloombert Harvard City Leadership Initiative : www.cityleadership.harvard.edu/