Un modèle façonné au sortir de la seconde guerre mondiale qui révèle ses limites

Module 1.1 du Mooc « Acteurs, leviers, outils pour mener les transitions du système alimentaire »

Damien CONARE, Nicolas BRICAS, Benoît DAVIRON, 2018

C’est au sortir de la seconde guerre mondiale que se façonne le modèle agro-alimentaire dans lequel nous vivons. Nous pourrions résumer ainsi : l’Europe a faim et doit être reconstruite.

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Dans les années 1950-1960, la France va prendre le virage de la « modernisation de l’agriculture », ce qui se traduit par une forte mécanisation, la spécialisation des bassins de production, l’homogénéisation des productions (variétés, espèces), l’intensification des modes de production et, peu-à-peu, la capitalisation du secteur productif.

Cette spécialisation des bassins de production agricole qui s’est opérée en France est corrélée aux progrès techniques en termes de transport, de stockage, de réfrigération, de transformation, mais aussi à des choix de simplification des processus culturaux ou de modes d’élevage contribuant à diminuer les besoins en main d’œuvre pour la production.

En effet, si, au sortir de la deuxième guerre mondiale, il s’agissait de nourrir une population qui avait faim, il s’agissait aussi de libérer de la main d’œuvre nécessaire à l’effort de reconstruction et au développement des autres secteurs de l’économie. Cette spécialisation a accompagné autant qu’elle a été accompagnée par le développement de l’industrie chimique (engrais et pesticides) et celui de l’industrie agro-alimentaire. Le virage de la modernisation s’accompagne d’une grande autonomisation d’un secteur agro-alimentaire en croissance qui va subordonner l’agriculture.

Ces choix ont contribué à organiser le territoire et les filières dans un sens. Les investissements dans les outils de transformation, dans les infrastructures de stockage et de transports ont suivi cette organisation. Leur amortissement n’est pas toujours effectif.

Toute l’organisation de l’appareil productif et l’aménagement du territoire ont donc été mis au service du double défi d’accroître les quantités produites et de libérer de la main d’œuvre.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? En termes quantitatif, l’objectif est atteint. Bien sûr, c’est un peu un trompe-l’œil, nous pourrions nuancer filière par filière, qualité par qualité, évoquer la dépendance au soja brésilien ou à l’huile de palme, mais globalement, l’Europe est auto-suffisante. Certains doivent se souvenir des débats homériques sur les montagnes de beurre et autres cascades de lait qui avaient un temps conduit à l’adoption de quota.

Pour autant, la question alimentaire est-elle réglée ? Nous pouvons en douter.

Du point de vue de la santé, l’obésité voisine avec la mal-nutrition ou la sous-nutrition, en particulier les carences en micronutriments. De nouvelles pathologies nutritionnelles apparaissent. Ainsi, « le repas gastronomique des Français » a été inscrit en 2010 par l’UNESCO sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, et pourtant, la prévalence de l’obésité chez l’adulte est de 17 %.

D’un point de vue socio-économique, le revenu des agriculteurs est très loin de l’objectif affiché de parité avec celui des autres actifs, et les profits de la chaîne de valeur alimentaire sont concentrés en aval et en amont de la production, au sein de quelques grands groupes transnationaux. L’hyper-spécialisation des bassins de production, la mécanisation et, aujourd’hui, la robotisation et la numérisation, ont transformé des zones entières en déserts pour l’emploi.

Pour l’environnement enfin, l’épuisement des ressources (eau, sols…) et l’érosion de la biodiversité se conjuguent avec pollutions et émissions de gaz à effet de serre. Ce alors même qu’une part importante de la production agricole est perdue et des produits alimentaires gaspillés.

Un modèle de distanciations

Cette évolution a aussi contribué à créer de nombreuses distanciations :

  • une distanciation politique avec une perte de contrôle par les citoyens de leur alimentation et une forte asymétrie face à des acteurs plus puissants ;

  • une distanciation économique avec la multiplication des intermédiaires entre agriculteurs et consommateurs pour faire circuler, transformer, stocker et distribuer la nourriture

  • une distanciation géographique par l’éloignement des zones de production, accentué par l’étalement urbain et la baisse des coûts des transports maritimes ;

  • une distanciation cognitive par la perte des contacts entre citadins et agriculteurs, et une méconnaissance du monde agricole et alimentaire (méconnaissance qui génère « l’angoisse du mangeur » qui ne sait plus quoi et comment manger1

Malgré des retombées positives indéniables qu’il ne faut pas minorer (augmentation de la production, réduction des coûts, progrès sanitaires, diversification alimentaires) et dont témoignent notamment l’allongement de l’espérance de vie, le modèle développé au lendemain de la seconde guerre mondiale apparaît dépassé. Il produit trop pour certains, pas assez pour d’autres, sans doute mal pour presque tout le monde.

1 FISCHLER Cl., avril 2001,« L’angoisse du mangeur contemporain », Le Monde des débats 24, p. 18-20