La demande de reterritorialisation / relocalisation de l’alimentation

Module 1.3 du Mooc « Acteurs, leviers, outils pour mener les transitions du système alimentaire »

Damien CONARE, 2018

Qu’elles soient le fait de mouvements citoyens, d’acteurs économiques ou de pouvoirs publics, les initiatives autour de l’alimentation sont toujours plus nombreuses. Cette récente remise à l’agenda s’ancre dans un terreau multifactoriel. Ce module rappelle également que la question alimentaire ne concerne pas que les villes, mais également les espaces ruraux et péri-urbains. Enfin, il caractérise les notions de relocalisation et de re-territorialisation.

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En Amérique du Nord, les « déserts alimentaires », la désagrégation du tissu social et les problèmes de santé publique (montée de l’obésité et des maladies cardio-vasculaires notamment) ont été le creuset de politiques alimentaires volontaristes de la part des gouvernements urbains.

En France, la dénonciation de la malbouffe, les scandales sanitaires (crise de la vache folle, dioxine du poulet et, plus récemment, lasagnes à la viande de cheval) et la défense de pratiques agricoles durables et de savoir-faire artisanaux ont fortement contribué à l’émergence d’une demande sociétale qui s’est notamment traduite dans les années 2000 par le développement des Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP), annonçant un re-développement des formes de commercialisation plus directes.

Dans des pays qui pensaient « réglée » la question alimentaire, et dont l’enjeu était plutôt de devoir gérer les surplus que la pénurie, la mise en lumière de nombreux paradoxes comme revers d’une même médaille a catalysé des acteurs et des initiatives disparates qui cherchent aujourd’hui à mieux s’articuler.

En France, au-delà de la demande sociale, plusieurs facteurs contribuent à l’institutionnalisation de la question alimentaire à l’échelle territoriale. Nous pouvons citer :

  • la métropolisation et la montée en puissance d’intercommunalités aux compétences élargies et aux périmètres géographiques intégrant territoires urbains et ruraux. Par l’élargissement, les communes rurales intègrent des intercommunalités jusqu’alors quasi-exclusivement urbaines, intercommunalités désormais dépositaires de compétences nombreuses et d’un certain pouvoir fiscal ;

  • la montée en puissance des Régions, maître d’ouvrage des politiques de développement rural et autorités de gestion des fonds européens, y incluent des politiques de cohésion. Ce sont par ailleurs elles qui contractualisent avec les intercommunalités ;

  • des instruments nationaux encourageant la territorialisation comme le Programme National de l’Alimentation et des cadres d’action comme les Projets alimentaires de territoire.

Le renouveau de l’intérêt pour l’alimentation des pouvoirs locaux vient par ailleurs rencontrer les attentes en termes de développement territorial et de reprise en main de la maîtrise de l’avenir du territoire. En effet, Jean-Louis Rastoin rappelle que le système alimentaire dominant se caractérise, par « une division croissante du travail et un allongement des distances entre, d’une part, les sites de production agricole et, d’autre part, le lieu d’achat et de consommation des aliments ». La territorialisation du système alimentaire peut être une opportunité pour un tissu entrepreneurial dense répondant aux critères du développement durable.

Mais, même à périmètre élargi, les limites administratives locales imposent de devoir négocier / coopérer avec d’autres. De par son caractère systémique, aucune dimension de la question alimentaire ne pourra être entièrement embrassée par les compétences et leviers disponibles au sein d’une seule collectivité. Par ailleurs, leur « légitimité » peut être interrogée par des acteurs économiques ou civils. Ces acteurs ont des modes d’organisation à géométrie variable, non directement calqués sur les périmètres administratifs, ce qui est particulièrement vrai pour les acteurs économiques de la chaîne agricole et alimentaire.

Aussi, le renforcement du lien entre alimentation et territoires passe par un élargissement thématique et sectoriel.

La remise de l’alimentation à l’agenda des pouvoirs publics locaux invite à reconsidérer ce qu’est un système « légitime », à s’interroger « sur qui participe à la définition des enjeux des systèmes alimentaires et sur la manière dont des solutions sont élaborées en commun »1.

La durabilité se situera alors moins dans la nature ou les effets des interventions de l’acteur public que dans le mode de gouvernance, dans sa capacité à organiser les relations à l’échelle du territoire.

L’alimentation peut être vue comme un outil de gouvernance territoriale, les différentes parties prenantes devant inventer autour de l’enjeu alimentaire leur processus d’interaction.

Point d’attention « fausse évidence »

Une dynamique non réservée au milieu urbain

Le rôle des gouvernements urbains dans la remise au goût du jour de la question alimentaire est indéniable.

Pour autant, définir une stratégie alimentaire pour le territoire est valable également pour les territoires ruraux. Les habitants des territoires ruraux sont bien évidemment également confrontés à des problèmes d’accès quantitatif et qualitatif. La précarité alimentaire se voit peut-être moins mais elle est également présente.

Certains territoires ruraux se sont emparés très tôt de ces questions alimentaires à l’instar du Parc naturel régional du Vercors . Il pilote depuis 2009 un programme « Alimentation santé Territoire ». Ce programme avait été initié dès 2005 par un acteur associatif, le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) Vercors. Les enjeux du programme ? Une alimentation saine à la portée de tous, un maintien de l’agriculture favorisé par la consommation de produits locaux, la préservation des milieux, de la biodiversité et du cadre de vie. L’expertise acquise avec la conduite de ce programme positionne aujourd’hui le Parc naturel régional du Vercors en appui méthodologique de communes ou communautés de communes de son territoire pour l’émergence de Projets alimentaires territoriaux locaux. Comme, par exemple, celui de la communauté de communes Royans Vercors qui couvre 18 communes et regroupe 10 000 habitants. Son originalité ? avoir été impulsé par les services d’action sociale. Il ambitionne le développement d’une agriculture nourricière en circuit court de proximité.

Le fait alimentaire est également régulièrement une entrée des projets de territoire des Pays (au sens de la loi Voynet) ou encore des stratégies locales de développement des territoires LEADER. Pour ces territoires, le maintien et le développement de l’agriculture sur leur territoire passe par des actions en faveur de la structuration et l’organisation de filières de proximité favorisant l’emploi local et l’accès à une alimentation de qualité.

Enfin, l’alimentation constitue une opportunité de coopération entre l’urbain et le rural.

Des projets ou stratégies émergent au sein de périmètres intercommunaux qui associent - notamment depuis les fusions de 2014 et 2017 - des communes urbaines , voire de grosses agglomérations, à des communes rurales.

Des stratégies inter-territoriales s’observent également, nées de la rencontre de bassins de production et de bassins de consommation. Citons, par exemple, la stratégie agricole et alimentaire inter-territoriale co-construite entre la Métropole de Grenoble, la communauté d’Agglomération du Pays voiroinnais, la communauté de communes Le Grésivaudan et les deux Parcs Naturels Régionaux de la Chartreuse et du Vercors. 

Point d’attention « fausse évidence »

Relocalisation vs reterritorialisation

Deux dynamiques traduisent le retour de la question alimentaire à l’échelle territoriale : la relocalisation et la reterritorialisation.

Portée essentiellement par des consommateurs (des mangeurs) la relocalisation vise à rechercher davantage de proximité dans l’approvisionnement en produits de tous les jours.

Davantage portée par les pouvoirs publics et les acteurs économiques, la re-territorialisation s’inscrit davantage dans une stratégie de différenciation territoriale, potentiellement tournée vers l’extérieur. Visant à un marquage territorial, à l’affirmation de l’identité territoriale, parfois dans le cadre de stratégie de marketing territorial, elle s’illustre dans la valorisation de produits « typiques », à forte valeur patrimoniale et de produits remarquables, protégés, souvent de niche (AOP)2.

L’articulation et l’équilibre entre ces dynamiques pourra se traduire dans un système alimentaire complexe.

1 MENDES W., p.88 in BRAND C., BRICAS N., CONARE D. , DAVIRON B., DEBRU J., MICHEL L., SOULARD Ch.-T., 2017, Construire des politiques alimentaires urbaines, Editions Quae, 160p.

2 ibid.