La gentrification : entre production et consommation

2010

Le terme de gentrification est apparu à la fin des années 70 pour désigner les transformations des centres-villes dans les métropoles d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Australie. Il désigne un phénomène physique, économique, social et culturel qui implique un changement dans la composition sociale des résidents d’un quartier, un changement physique du stock de logements à l’échelle des quartiers et un changement économique sur les marchés fonciers et immobiliers. La notion de gentrification a fait l’objet d’un intense débat dans la communauté scientifique notamment en géographie urbaine entre d’une part, les tenants de l’explication de la gentrification en terme de production, portée par les marxistes structuralistes tel le géographe N. Smith, et d’autre part, les humanistes libéraux comme D. Ley qui mettent l’accent sur la consommation et la culture. Chris Hamnett a retracé ce débat dans un article célèbre intitulé « les aveugles et l’éléphant : l’explication de la gentrification ».

La notion de gentrification est souvent utilisée pour désigner l’invasion de quartiers auparavant ouvriers, ou d’immeubles collectifs dégradés, par des groupes de classes moyennes aisées provoquant le remplacement ou le déplacement de beaucoup des occupants originaux. Ce phénomène a été analysé par D. Ley au début des années 80, mettant l’accent sur l’idée d’une « classe en émergence ». Les observations de Ley ont porté sur des faits économiques et politiques, comme le passage d’une société de production de biens à une société de production de services. En s’interrogeant sur le nombre croissant de petits ménages jeunes et aisés, et sur leur impact sur le marché du logement, Ley détermine l’importance des facteurs culturels:

« les quartiers eux-mêmes offrent une diversité de styles de vie, une diversité ethnique et architecturale, autant d’attributs valorisés par des immigrants des couches moyennes dans le centre de l’agglomération ».

Dans cette approche, Ley privilégie la gentrification comme processus basé principalement sur la consommation mais occulte le rôle des agents immobiliers, des promoteurs, des propriétaires des prêteurs et des agences gouvernementales.

Les explications de Ley ont été très fortement contestées par un auteur, N. Smith, qui tente de fournir une théorie plus large de la gentrification basée sur la prédominance du producteur. Cette explication s’appuie sur la théorie du différentiel de loyer. Selon Smith :

« La gentrification est le produit structurel des marchés foncier et immobilier. Les flux de capitaux dont le taux de profit est le plus élevé, et les mouvements de capitaux vers les banlieues avec la dépréciation continue du capital des centres-villes, produisent en définitive la rente foncière. Lorsque cet écart se creuse suffisamment, la réhabilitation (ou la rénovation) peut commencer à concurrencer les taux de retour disponibles ailleurs et le capital revient. »

Toutefois, cette théorie a été contestée car le différentiel de loyer ne semble pas être une condition suffisante pour que le processus de gentrification s’enclenche comme le montre Beauregard (1986). Selon cet auteur  »l’argument du différentiel de loyer ne fournit qu’une des conditions nécessaires de la gentrification et aucune des conditions suffisantes« . Cet auteur met l’accent sur l’activité de reproduction et de consommation des gentrifieurs :

« la question étant de savoir quel intérêt il y a, mise à part la proximité du lieu de travail, à posséder une résidence urbaine, qui correspond particulièrement aux activités de consommation et de reproduction de cette fraction des actifs ?".

La question de l’existence d’une préférence géographique en faveur des centres-villes est également posée. Smith lui-même reconnaîtra dans un article daté de 1987 que sa théorie est incomplète et commencera à infléchir sa position de négation des conséquences de la demande sur le processus de gentrification et d’émergence d’une nouvelle classe sociale.

Dans son article daté de 1996, Chris Hamnett paraphrase la fable d’Esope sur les aveugles et l’éléphant :chacune des théories proposées pour expliquer la gentrification ne perçoit qu’une partie de la gentrification. L’auteur tente la formulation d’une synthèse : quatre conditions sont nécessaires pour le processus de gentrification :

  • trois concernent la demande : l’offre de logements situés dans des quartiers propices à la gentrification, l’offre de gentrifieurs potentiels, et l’existence d’environnements attractifs dans les centres-villes,

  • et une quatrième condition de préférence culturelle pour la résidence en centre-ville d’actifs travaillant dans certains segments du secteur tertiaire.

A la suite de Ley, Hamnett prend comme point de départ  »les changements dans les structures de production et dans la division sociale et spatiale du travail, qui ont conduit à la désindustrialisation des économies capitalistes avancées et à la croissance du secteur des services«  ainsi que la concentration des fonctions clés dans un certain nombre de villes. Selon l’auteur, le processus de gentrification nécessite d’une part l’existence d’un groupe clé, les gentrifieurs, engendrés par la transformation des structures de production et dans la division sociale et spatiale du travail, et d’autre part une offre de propriétés gentrifiables comme les logements et les équipements culturels et sociaux.

Références

  • HAMNETT Chris, Les aveugles et l’éléphant : l’explication de la gentriciation, Strates, numéro 9, 199§, 1997 Crise et mutations des territoires.

  • LEY D. (1978), « Inner city resurgence units societal context », mimeo, paper presented to the A.A.G. Annual Conference, New Orleans.

  • BEAUREGARD R.A. (1986), « The chaos and complexity of gentrification », pp. 35-55 in SMITH N. & WILLIAMS P.(eds) Gentrification of the city, London, Allen and Unwin.

  • SMITH A. (1989), « Gentrification and the spatial constitution of the State : the restructuring of London’s Docklands », Antipode, vol.21, pp. 232-60.

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