Voiries d’usages et de conflits

2005

Conseil National des Transports (CNT)

Cette fiche a été sélectionnée et revue par Régis RIOUFOL, contributeur de la démarche « Une Voirie pour Tous » du CNT, coordonnée par Jean-Charles POUTCHY-TIXIER et Hubert PEIGNE.

Cette fiche propose d’analyser les espaces publics, et leurs multiples usages, à travers une approche par les dysfonctionnements et les conflits. Cette méthodologie repose sur le fait que les conflits d’usages sont plus facilement repérables sur le terrain, et donc plus aptes à être analysés et arbitrés.

Usages et conflits sont au cœur des problèmes de cohabitation et de sécurité sur une voie publique destinée à tous. La multiplicité des usages de l’espace public entraîne de nos jours la multiplication des conflits, et l’approche par les usages d’un espace public aux multiples fonctions ne peut plus se faire par une technique d’inventaire systématique des usages suivie de leur classification. La démarche fonctionnelle induit d’ailleurs des conflits ou des contradictions entre guides techniques. En revanche, l’approche par les dysfonctionnements et les conflits repérables est au cœur des approches systémiques de l’espace public.

L’impossibilité de recenser exhaustivement les usages (Rédaction octobre 2004)

Approcher l’espace public comme un véritable système met en évidence l’impossibilité de recenser exhaustivement, classifier et hiérarchiser les usages de la voirie. Pourquoi une telle approche systématique est-elle aujourd’hui insuffisante ?

Tout d’abord, parce qu’un usage s’exprime en pratique par un verbe d’action, correspondant à une finalité de « pour quoi faire ?", c’est-à-dire à une fonction. C’est cette fonction d’un usage qui constitue le fond du problème, et le « pour qui ?", c’est-à-dire le public, n’est abordé souvent qu’en phase suivante (on vérifie ensuite ou non que les piétons, les handicapés, les enfants, les personnes âgées pourront plus ou moins bien s’y adapter). En fait la véritable question n’est pas le « pour quoi faire ?", mais bien le « pour qui ?".

Ensuite, parce qu’un verbe d’action décrivant un usage peut se traduire selon la personne et selon le contexte par une multitude de finalités inclassables. Par exemple, l’usage traduit par le verbe d’action « aller » correspond à une foule de pratiques et de comportements différents selon qu’il s’agit d’aller dîner, d’aller au restaurant, d’aller s’amuser, d’aller au spectacle, d’aller se soigner, d’aller voir quelqu’un, d’aller chercher quelque chose, d’aller travailler, d’aller à l’école, d’aller au collège, d’aller au lycée, d’aller à la fac…

Cet exemple présenté de façon volontairement hétéroclite révèle en fait différents types de publics, de différents âges, ayant des comportements différents, ayant des facilités ou des handicaps différents, dans des conditions de vigilance ou de vulnérabilité différentes. Chacun peut utiliser pour chaque usage plusieurs moyens de déplacement ou plusieurs objets de l’espace public.

Enfin, parce que les usages sont aujourd’hui si hétéroclites qu’il est difficile de les classer en catégories. Plus de 150 usages de la voie publique ont pu être dénombrés par le CERTU et le CNT, sans que cette liste soit exhaustive. Certes, on peut définir des catégories, mais certains usages peuvent entrer dans plusieurs catégories, sans compter la question de la classification des usages illégaux qu’il convient d’empêcher, ou des détournements d’usage posant problème.

La hiérarchisation des usages est également irréalisable : si l’on se place du point de vue des habitants, la priorité devrait être donnée à la satisfaction des besoins essentiels vitaux, et non à l’approvisionnement.

Voici à titre indicatif une dizaine de catégories d’usages de l’espace public établies à partir des priorités vécues concrètement par les gens dans leurs pratiques réelles urbaines quotidiennes. Pour chaque catégorie figurent en note de bas de page des verbes d’action correspondant à des usages réels pratiqués, licites ou illicites, classés par ordre alphabétique. Ces verbes ont été néanmoins mentionnés à titre d’information, car ils peuvent permettre de conduire une réflexion préventive, pour pouvoir notamment éviter des dérives et empêcher certains usages :

  1. Satisfaction des besoins essentiels vitaux1

  2. Relations et échanges sociaux (dont le commerce)2

  3. Approvisionnements3

  4. Mobilités4

  5. Travail et vie professionnelle5

  6. Vie sociale6

  7. Loisirs7

  8. Fonctionnement urbain8

  9. Sûreté et sécurité9

  10. Usages divers10

Cela prouve bien l’impossibilité de recenser les usages et de les croiser de façon systématique pour en déterminer les conflits. Aborder la question par « les gens » et passer de l’approche « pour quels usages ? » à l’approche « pour quel public ? » permet en revanche de se poser les bonnes questions sur les usages et les conflits d’usage.

Les conflits d’usages (Rédaction septembre 2004)

Il est plus facile de repérer sur le terrain les principaux conflits d’usage. Cela peut se faire par une méthode de « diagnostic partagé », telle celle présentée ci-après, centrée sur les principaux dysfonctionnements repérés par certains publics et usagers représentatifs.

« Diagnostic partagé » des « usages empêchés »

Le but principal assigné à la méthode du « diagnostic partagé » est de mettre en lumière les dysfonctionnements les plus marquants d’un espace public en identifiant les usages empêchés, contraints, interdits ou dégradés, notamment par l’omniprésence de l’automobile.

La nécessité d’approcher l’espace public en termes de service à satisfaire s’appuie sur trois qualifications des usages identifiés : le service attendu pour chaque usage11 ; les règles et conventions régissant cet usage et son rapport aux autres12 ; les pratiques constatées13.

La méthode consiste à établir un diagnostic en observant un type de public ou d’usager : piéton âgé, adulte, enfant, badaud, usager de bus, commerçant, marchand de journaux, cycliste, automobiliste, livreur, motard. On observe aussi les stratégies des policiers en charge de faire fonctionner l’espace public et respecter les règles. Une synthèse est effectuée par type de public ou d’usager en se centrant sur la question : « Le service rendu est-il conforme aux attentes de ce type de public ou d’usager ? »

Ces synthèses sont discutées dans un débat sur le devenir de cet espace : Quel sens veut-on donner à cet espace public ? Quels moyens mobiliser pour en pacifier les usages ? Comment rééquilibrer ces usages pour plus d’urbanité ? Comment le quartier peut-il mieux s’approprier cet espace ? Ce débat permettra ensuite d’orienter les mesures à prendre et les études à mener.

Les conflits techniques

Une difficulté importante pour les Maîtres d’œuvre, qui ont à concevoir dans une étape ultérieure les aménagements d’espaces publics, est celle des conflits techniques résultant des guides de conception fonctionnels ou thématiques qui ne permettent pas une approche technique globale. Ce problème est particulièrement important pour les aménagements courants des espaces ordinaires qui se conçoivent sans recourir à des équipes de concepteurs pluridisciplinaires ou sans services techniques étoffés spécialistes de l’espace public.

Le nombre de guides de conception est impressionnant, mais certains sont trop spécialisés sur un seul mode ou un seul usage, d’autres sont obsolètes et en contradiction avec d’autres guides thématiques plus récents. Pire, des guides anciens dotés de schémas pédagogiques sont repris et complétés pour insérer des fonctions nouvelles.

A titre d’exemple, on peut trouver dans un guide de 2003 des schémas de carrefour pour équiper les passages piétons de surfaces tactiles pour personnes aveugles et malvoyantes. Le résultat est le suivant : un important allongement de parcours pour l’ensemble des piétons et un repérage quasiment impossible par les aveugles14.

La disposition de ces passages piétons reprend des schémas de carrefours urbains des années 60 - 70 en y ajoutant des surfaces tactiles. Mais de tels passages piétons sont en fait contraires aux recommandations de guides sur les aménagements adaptés aux piétons datant de la fin des années 80, car ils rallongent de façon inadmissible les parcours des piétons, les incitants de ce fait à traverser en ligne droite hors passage et à enfreindre les règles. Aveugles et malvoyants sont désorientés par des passages piétons éloignés des cheminements sur trottoir. Pour les aveugles, l’éloignement du carrefour rend en outre difficile l’analyse auditive de la circulation automobile. En fait, il faudrait imaginer de nouveaux dispositifs, avec avancées de trottoirs, bandes de guidage ou surfaces tactiles permettant d’avertir de changements de direction, et repenser le carrefour plutôt que de plaquer des dispositifs sur des aménagements inadaptés.

Cet exemple un peu « forcé » pour raisons pédagogiques montre tout le travail d’actualisation et de mise en cohérence des guides qu’il faudrait réaliser pour que les Maîtres d’œuvre puissent disposer de guides pratiques et cohérents pour les aménagements courants.

L’arbitrage des conflits

Pour conclure, il importe de répéter que l’arbitrage doit respecter trois règles fondamentales pour éviter l’échec :

  • Toujours proscrire les mauvais compromis qui ne satisfont personne sur le fond et qui font perdurer dans l’avenir les causes des conflits d’usages.

  • Ne pas déstructurer un plan d’ensemble dans lequel toutes les actions sont en synergie et constituent une chaîne, car enlever un seul maillon brise toute la chaîne. De nombreux exemples peuvent être cités dans les villes françaises, notamment en ce qui concerne le déplacement des personnes à mobilité réduite, y compris dans des stations thermales ayant une vocation d’accueil d’usagers de fauteuils roulants. Si une action d’un plan n’est pas pertinente, il faut réexaminer toute la cohérence d’ensemble.

  • Utiliser les techniques de représentation virtuelle des espaces, mais aussi acquérir ce réflexe très simple d’expérimenter (barrières plastiques, vieux pneus, sacs de sable) avant de construire en dur. C’est un acte politique qui permet la légitimité par la codécision, l’appropriation par le public, l’économie d’argent public en évitant des gaspillages et qui s’inscrit dans une logique de développement durable.

1 Par exemple : boire, dormir, intervenir d’urgence, manger, respirer, se réfugier, se repérer, se reposer, s’orienter, uriner,…

2 Par exemple : acheter, afficher, aider, assister, attendre quelqu’un, commercer, discuter, échanger, exposer, faire de l’animation, informer, manifester, mendier, quêter, racoler, signaler, téléphoner, vendre…

3 Par exemple : apporter quelque chose, approvisionner, charger, charrier, décharger, déménager, distribuer le courrier, emmener quelque chose, faire des courses, faire du shopping, faire son marché, livrer, retirer de l’argent, s’approvisionner…

4 Par exemple : accompagner quelqu’un, accompagner un groupe, aller à la fac, aller à l’école, aller au collège, aller au lycée, aller au restaurant, aller au spectacle, aller dîner, aller s’amuser, aller s’entraîner, aller se soigner, aller travailler, aller voir quelqu’un, attendre un bus, attendre un taxi, convoyer, courir, défiler, déplacer, déposer quelqu’un, emmener quelqu’un, errer, faire du vélo, flâner, fuir, garer, marcher, mener à la crèche, passer, patiner, rejoindre, transporter des enfants…

5 Par exemple : attaquer (malfrats), dealer (de la drogue,…), décorer, dérober (pickpockets), embellir, étendre sa terrasse (cafetiers), faire de la publicité, jouer un spectacle, parader, réparer, s’instruire (groupe d’écoliers), tourner un film, trafiquer, tapiner, travailler (sur la voie publique)…

6 Par exemple : draguer, être entre ami(e)s, faire jouer les enfants, flirter, garder les enfants, promener le chien, prendre l’air, prendre un pot, rendre visite, rigoler, s’égarer, sortir en groupe, voir du monde,…

7 Par exemple : chiner, créer, faire du lèche-vitrines, faire du sport, faire du tourisme, filmer, jouer au ballon, jouer aux boules, jouer entre copains, ne rien faire, photographier, s’amuser, se distraire, se promener, visiter, voir un événement, voir un spectacle…

8 Par exemple : arroser, balayer, effacer, élaguer, entretenir le mobilier urbain, entretenir les réseaux enterrés, faire écouler les eaux, intervenir, laver, nettoyer, ramasser les feuilles, ramasser les ordures, remplacer les lampes, repeindre, vider les poubelles et les conteneurs à déchets…

9 Par exemple : accéder en urgence, assister, être présent, évacuer, garder des lieux, poursuivre, prévenir la délinquance, prévenir les accidents, réprimer, sauver, sécuriser, soigner, surveiller, tranquilliser…

10 Par exemple : dessaouler, fumer, glisser (volontairement ou non), grignoter, jeter, mâcher des chewing-gums, s’arrêter, s’asseoir, se débarrasser de quelque chose…

11 Existence du service et accès à ce service, temps pour traverser ou parcourir l’espace (pour les déplacements), confort, qualité des espaces, informations à la disposition de cet usage, sécurité des lieux, sécurité des déplacements.

12 Règles et conventions, leur respect, proportion d’acteurs qui transgressent la règle, raisons des transgressions.

13 Comportements conviviaux, conformes aux règles, incivils, agressifs, résignés, adaptatifs… La conséquence de ces comportements : tensions entre usagers dues à une sur-fréquentation, à des comportements incivils, prise de risque et mise en danger d’autrui.

14 Illustrations des deux carrefours dans le rapport « Une voirie pour tous », page 29

Références

Ce texte est extrait d’Une Voirie pour Tous – Sécurité et cohabitation sur la voie publique au-delà des conflits d’usage – Tome 2 : Exemples et Annexes au rapport du groupe de réflexion, Conseil National des Transports (CNT), 2005, publié par le CNT et La Documentation Française en juin 2005.

Une voirie pour tous - Tome 2- pages 24-29