Conduite de la transition territoriale et création de valeur

Pierre Calame, Collectif, décembre 2019

La valeur créée par la conduite de la transition territoriale ne peut pas se réduire à l’évaluation de valeurs monétaires créées par une série de projets séparés les uns des autres. Il faut pour la saisir redéfinir la valeur créée par l’action collective. C’est ce qu’illustre l’expérience de quatre villes pilotes, Loos-en-Gohelle, Grande Synthe, Malaunay et le Mené, qui en posant la question de la production et de la mesure de la valeur dans une société et en y apportant des réponses concrètes, ces quatre villes pilotes contribuent, par la pratique, à une réflexion fondamentale sur un nouveau modèle de développement.

1. Se détacher des approches dominantes de la valeur monétaire et de l’évaluation de projets

La vie collective aujourd’hui est dominée, presque à notre insu, parce que le juriste Alain Supiot a appelé « la gouvernance par les nombres » : un discours qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables plutôt que l’obéissance à des lois justes. Cette gouvernance par les nombres se manifeste au plan territorial par deux tendances :

  • une évaluation monétaire des coûts et des bénéfices des actions menées, y compris à travers l’approche du budget communal ;

  • des méthodes faussement rationnelles d’évaluation séparée de chaque projet mené en y associant un rapport coût – bénéfice.

En outre, l’évaluation monétaire est dominée par des prix de marché ( c’est l’adage : « il connaissait le prix de chaque chose et la valeur d’aucune ») et par une société où la transaction, avec ce qu’elle a d’instantané, vient se substituer à la relation durable entre les acteurs (les « biens » l’emportent sur les « liens »). Quant à l’évaluation coût – bénéfice par projets séparés elle laisse de côté l’essentiel : dans la stratégie de transition des quatre villes pilotes, chaque « projet » est la saisie par différents acteurs d’opportunités mais à l’intérieur d’un Projet global reflétant une vision collective de l’avenir.

Il a donc fallu que les villes pilotes réagissent contre cette dérive de la gouvernance par les nombres, et proposent d’autres manières d’évaluer la valeur créée par une dynamique collective. Elle ne récusent pas le besoin d’une évaluation collective des actions menées mais recherchent des modalités d’évaluation qui reflètent à la fois la nature du nouveau modèle de développement qu’elle cherche à concevoir et à mettre en œuvre et la diversité de sens de la valeur créée. Une première exigence est donc non de « mesurer » mais de commencer par nommer cette valeur.

2. Le budget communal n’est qu’un reflet très partiel des coûts ou de la valeur créée

Il serait erroné de se limiter à regarder l’effort de transition à travers les dépenses induites pour un budget municipal ou à l’inverse à travers les économies que cela permet de réaliser, qu’il s’agisse de l’apport de travail volontaire ou de la réduction du coût de fonctionnement des équipements publics.

En particulier, le budget communal, dans lequel les dépenses de personnel sont classées dans les dépenses de fonctionnement, ne reflète en rien le fait que le développement du capital immatériel du territoire, à travers les liens et les habitudes de coopération qui se sont créées est au contraire un investissement majeur. De la même manière le budget n’est pas en mesure de refléter la valeur créée du fait de la transversalité des approches entre services. Troisièmement, une approche comptable ne permet pas de saisir la question essentielle de la pertinence de l’action publique en réponse aux attentes de la population. Enfin, comme l’illustre par exemple la démarche « fifty fifty » de Loos-en-Gohelle, la participation de la population à la gestion des équipements publics permet de combiner dépenses publiques et travail volontaire. C’est en soit créateur de valeur.

3. Les actions menées pour privilégier des systèmes agroalimentaires durables sont une bonne illustration de la nouvelle valeur créée

Malaunay, à propos des paniers de fruits et de légumes proposés par l’AMAP, illustre bien la manière de tirer parti d’une action concrète limitée pour greffer progressivement d’autres dimensions, en terme de plaisir et de santé - le bien manger-, en terme de liens sociaux et d’échanges de savoirs -avec l’émergence d’ateliers cuisine, de fiches recettes-, en terme de développement de nouveaux liens humains entre les producteurs et les consommateurs. Bon exemple de la manière de nommer les valeurs ainsi produites.

Il faudrait également parler de l’intégration dans l’évaluation du développement du capital humain (amélioration des compétences de chacun), du capital immatériel (qualité des liens et habitude de coopération) mais aussi du capital naturel avec l’entretien ou le développement de la biodiversité domestique.

4. Les bénéfices et les défis de la multifonctionnalité des équipements

La nécessité de mutualiser les investissements, par exemple les tranchées multi-services (gaz, haut débit internet, etc..) ou de mieux valoriser les équipements publics comme les écoles revient en permanence dans la gestion territoriale. Les villes pilotes en ont fait un axe important de leur action mais elles sont aussi en mesure d’en souligner les difficultés, par exemple liées au partage des risques, et de ce fait en mesure de faire des propositions d’amélioration, si l’on veut passer de quelques opérations exemplaires à une pratique généralisée.

5. Mesurer le coût de l’inaction

Au niveau national, européen et mondial, l’inertie des pouvoirs publics face aux défis du réchauffement climatique a conduit à mesurer « le coût de l’inaction » (voir par exemple les rapports Stern 1 et 2). La même démarche a été adoptée à l’échelle territoriale, par exemple par la ville de Malaunay qui a comparé le coût de son action avec ce que serait le coût de l’inaction dans le domaine de l’énergie et de l’isolation des bâtiments.

6. L’utilisation d’une monnaie complémentaire pour valoriser l’action bénévole

Une des critiques majeures adressée au système actuel du « tout monétaire » est d’ignorer toute la valeur produite sans contrepartie monétaire avec une double conséquence : ne pas réellement comprendre ce qui fait la valeur d’une société ; priver de reconnaissance sociale tous ceux dont l’activité n’est pas reflétée par un service marchand. C’est le cas très général de la non reconnaissance de l’activité domestique des femmes ou, dans les pays du sud, la non reconnaissance du travail informel.

Dans la démarche des quatre villes pilotes, l’engagement des acteurs à titre volontaire et bénévole est une dimension essentielle de la stratégie. D’où la recherche des manières de valoriser (au deux sens du terme : reconnaître symboliquement ; traduire comptablement) tous ces apports. La mise en place d’une monnaie complémentaire donnée en contrepartie d’engagements bénévoles est une des solutions qui a été trouvée.

7. Reconnaître la valeur de la création de la relations stables entre les acteurs

Le marché tend à remplacer des relations stables par des transactions plus instantanées. C’est ainsi que dans les filières mondiales de production, des relations marchandes (externalisation de certaines fonctions, relations commerciales avec les fournisseurs ou les sous-traitants) a tendu à remplacer les relations contractuelles antérieures. Ce qui a à long terme une triple conséquence négative : la dilution de la responsabilité, la précarisation des revenus, la difficulté à investir faute de sécurité. Les villes pilotes ont pris à bras le corps cette question en encourageant à stabiliser des engagements sur le temps long : entre producteurs et consommateurs ; entre entreprises et habitants ; entre les entreprises elles-mêmes ; entre les entreprises et les collectivités territoriales ; entre les habitants et les collectivités territoriales.