Sauvons la démocratie !

Ouvrage publié par les Editions Charles Léopold Mayer

Pierre Calame, avril 2012

Jamais la démocratie n’a été aussi ardemment désirée par ceux qui en sont privés. Rarement elle a autant déçu ceux qui en jouissent. Comment lui redonner vigueur dans un monde interdépendant, mis au défi de conduire une vaste mutation qui concerne l’institution des communautés humaines, l’adoption d’une éthique commune de la responsabilité, l’invention de nouvelles formes de gestion de la société, la transition de notre modèle actuel de production et de consommation vers des sociétés durables ? Mutation à long terme, allant du territoire à la planète, qui suppose de nouvelles élites, une nouvelle échelle de temps et d’espace, une aptitude nouvelle à traiter ensemble de questions complexes. Nous avons besoin pour cela d’une démocratie substantielle, faisant le pari de l’intelligence des citoyens et leur donnant les moyens d’inventer ensemble leur avenir. C’est à sa conception que se consacre Pierre Calame dans cet ouvrage. S’appuyant sur sa longue expérience de praticien de l’État et sur les multiples dialogues internationaux noués au cours des trois dernières décennies, partant de l’idée que la politique est une éthique et une méthode, il montre, exemples à l’appui, comment redonner à la politique sa noblesse et à la démocratie son sens.

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Lettre aux candidats ou lettre au Père Noël ?

En brossant à grands traits les conditions et les modalités d’une transformation profonde, radicale, de la politique et de l’économie, ai-je écrit une lettre aux candidats ou au Père Noël ? La question évidemment se pose.

Imaginer que par la force des idées, par la justesse des concepts, par la générosité de l’ambition on peut transformer la politique et l’économie, est-ce croire au Père Noël ? J’aimerais que se développe une nouvelle France, réconciliée avec elle-même, où le loup et l’agneau boiront à la même mare, où la lutte politique et sociale se transformera en une aimable partie de campagne et s’achèvera dans la joyeuse unanimité du consensus, une France sachant qui elle est et ce à quoi elle croit, dans un monde pacifié par les nécessités de gérer sur de nouvelles bases les interdépendances dont dépendent notre survie commune.

Mais, au fond, est-ce moi qui crois au Père Noël ou les candidats qui se présentent aux Français, la hotte chargée de cadeaux à crédit, à charge pour nos enfants et petits-enfants de les payer comme ils auront un jour à payer notre dette écologique, comme ils auront un jour à payer le prix des ressentiments qu’auront fait naître dans tant de peuples l’usage irresponsable des rapports de force nés du passé pour continuer à monopoliser au profit des riches une part indue des ressources limitées de la planète ? N’est-ce pas croire, plus encore que moi, dans le Père Noël que d’imaginer répondre aux défis du futur tout en faisant l’économie d’une révision radicale de notre vision du monde, de notre système conceptuel et institutionnel, de nos systèmes de valeur, de nos modes de gouvernance ?

Car c’est bien de changement de référentiel dont il s’agit. Si par exemple je reviens sur la conception du pouvoir, à la lumière des réflexions qui précèdent, je le vois passer du statut de « bien de deuxième catégorie » – un bien qui se divise en se partageant mais est en quantité limitée – à un « bien de quatrième catégorie » – celle des biens qui se multiplient en se partageant. Ainsi, en définissant les

conditions dans lesquelles les citoyens ordinaires peuvent retrouver du pouvoir et les territoires et villes devenir la brique de base de la gouvernance et les acteurs pivot de l’œconomie, je fais l’hypothèse que ces nouveaux pouvoirs conquis, ou pour mieux dire créés, loin de ruiner le pouvoir politique national lui donneront au contraire une nouvelle vigueur.

Il en va de même du capital immatériel des territoires et des sociétés. Cette capacité à se faire confiance mutuellement, à relier les problèmes entre eux, cet apprentissage des processus à travers lesquels faire émerger une réponse à nos défis les plus difficiles, jusqu’à devenir des habitudes si bien ancrées qu’elles s’appliquent à des problèmes nouveaux sans même qu’il soit nécessaire de se prendre la tête, constitue la richesse essentielle des sociétés de demain. Peut-être, finalement, la marque distinctive de la civilisation à faire naître.

L’utopie ou la mort. Ce slogan de songe-creux n’a jamais été aussi proche du réalisme. Étaient-ce des songe-creux que ces idéalistes qui, au lendemain de la seconde guerre mondiale, rêvaient d’États-Unis d’Europe ? Avec la crise de l’euro et la contradiction qui nous pète au visage entre monnaie commune et ombrageuses souverainetés nationales, préfiguration finalement de ce qui attend le monde entier, nous voyons que la construction d’États-Unis d’Europe devient la seule réponse réaliste.

Je me souviens du slogan de mai 1968, ma génération : « soyons réalistes, demandons la lune ! ». Les gens de cette génération, héritiers de la prospérité des Trente Glorieuses, sont pour la plupart devenus, d’idéalistes qu’ils étaient, des réalistes à la petite semaine de la gestion de la politique et de l’économie. Chloroformés par la sécurité et le bien-être du papy boom, ils laissent les générations de leurs enfants et petits-enfants payer les pots cassés. La vague d’indignation qui a secoué le monde en 2011 et s’est, sous une forme ou sous une autre, identifiée à l’appel de Stéphane Hessel est doublement intéressante. L’indignation laissée à elle-même n’est rien d’autre, au fond, que la rage de se sentir impuissant, le sentiment indistinct d’en vouloir à tout le monde et surtout aux élites auto-proclamées pour le sort qui nous est réservé. À ce titre, le mouvement des indignés est le dernier sursaut d’une démocratie moribonde.

Les canaux de la transformation politique sont bouchés. Reste à clamer son indignation. Mais, en tant que sursaut, le mouvement est une vaste protestation contre le non-sens. Il dit que de plus en plus de femmes et d’hommes ne s’y résignent pas. La résignation, comme le nom l’indique, est l’opposé de l’indignation. Il dit que si la démocratie est aujourd’hui moribonde, la société est bien vivante et qu’elle exige d’autres voies, d’autres réponses.

Ce peut être la matrice protéiforme, d’énergie brute, à partir de laquelle construire la grande transition. Vous me direz que les quatre dimensions de la transition que je vous ai exposées sont des constructions intellectuelles difficiles à transformer en slogans. Mais n’est-ce pas justement la noblesse du politique que de construire les passerelles entre une analyse du monde et le vécu quotidien de chacun d’entre nous ?

Il n’y a que trois issues, à un mouvement d’indignation collective : la retombée apathique, la violence auto-mutilatrice et la transformation sociale.

La première issue est la plus dangereuse : après avoir bien crié ensemble, s’être crus un instant puissants parce qu’on était nombreux, chacun retourne en son foyer, plus convaincu que jamais de son impuissance. La violence auto-mutilatrice, de son côté, est préfigurée par ce qui se passe dans les banlieues populaires de nos villes : avoir la rage, commencer par s’attaquer aux symboles de l’ordre établi avant de s’attaquer à soi-même. Le seul exutoire positif de l’indignation est de lui proposer les canaux de la transformation économique, sociale et politique.

Le grand défi politique et économique aujourd’hui est de sortir du xviii e siècle. La fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme, il y a vingt-cinq ans, s’était donnée pour ambition de contribuer à l’émergence d’un humanisme du xxi e siècle. En Chine, on parle de « nouveau siècle des Lumières », pour exprimer la nécessité d’une nouvelle pensée sur le monde et de « nouvelles routes de la soie » pour exprimer la nécessité de réinventer les relations entre la Chine et les autres sociétés. D’autres enfin, et c’était à la mode il y a une dizaine d’années, parlent de post-modernité. Toutes ces expressions, pour vagues et emphatiques qu’elles soient, expriment la profonde nécessité, détaillée au fil des pages dans ma lettre, de se doter, en amont des représentations rationnelles que l’on peut se faire du monde, d’une nouvelle sensibilité, d’une vision plus holistique, plus éco-systémique du monde, qui remette l’homme à sa place, tout à la fois éminente et modeste, au sein de la création. Trois

mots peuvent résumer cette nouvelle posture : responsabilité ; capacité à gérer la complexité ; modestie. Ce n’est pas un hasard si l’on s’intéresse à nouveau, quitte à les idéaliser de façon romantique, aux cosmogonies des Peuples Premiers, comme on dit joliment du côté du quai Branly, ces cosmogonies qui descendent l’homme du piédestal sur lequel il s’était bien prétentieusement juché, pour le remettre à sa place dans les grands cycles de la biosphère.

Reste la question du retour sur terre. En quoi ces perspectives, en quoi ces visions permettent-elles d’apporter des réponses concrètes aux questions quotidiennes de la société ? Permettent-elles d’aborder de façon nouvelle mais opérationnelle la lutte contre l’exclusion, la politique de la santé, la sécurité, l’emploi, la dette, le commerce international, le nucléaire, la fiscalité, la réforme de l’éducation ?

J’ai émaillé ma lettre d’illustrations concrètes montrant que oui. Je suis pleinement confiant dans la portée opérationnelle de ce changement de référentiel et dans la possibilité de transformer ces nouveaux principes de la politique et de l’économie en un programme de gouvernement. À une réserve près, celle du temps. Le temps peut s’accélérer mais ne peut pas s’acheter. On ne passera pas en un jour du xviii e au xxi e siècle. Les tâtonnements seront nombreux. C’est pourquoi il est si urgent de s’y consacrer dès demain matin.