La coopération publique et privée au service d’un développement économique et social du territoire

Pôle Sud Aquitain (Aquitaine)

Thomas-André Podlewski, octobre 2013

Le Labo de l’économie sociale et solidaire (Labo ESS)

Situé à Tarnos dans les Landes, le Pôle Sud Aquitain est le résultat d’une culture de coopération qui trouve son origine dans la mobilisation d’acteurs et d’élus locaux suite au processus de désindustrialisation des années 70. Le Comité de bassin d’emploi (CBE) du Seignanx, au coeur de l’Agglomération bayonnaise qui compte plus de 200 000 habitants, est le creuset de cette dynamique partagée de développement économique et social. Cela va générer dans les années 2000 la création d’une dizaine d’entreprises et de dispositifs, aujourd’hui parties prenantes d’un Pôle Territorial de coopération économique (PTCE). Groupements d’employeurs, Sociétés coopératives d’intérêt collectif, entreprises d’insertion, coopératives d’activités et d’emplois … toutes ces organisations ont pour point commun de mobiliser le tissu entrepreneurial et les collectivités locales autour de projets d’insertion et de formation professionnelle, d’accompagnement et de création d’activités. Sa particularité géographique d’être situé à l’extrême d’un département et à proximité d’un autre le place dans un contexte politico-économique particulier qui favorise la réactivité des acteurs pour faire vivre durablement ce territoire doté d’une identité forte.

Dès 2010, le concept de Pôle de Coopération émerge avec la volonté de gagner en lisibilité, en moyens d’actions et de se regrouper. Il se traduit concrètement par le regroupement d’une vingtaine de structures de l’Économie sociale et solidaire (ESS) qui représentent 150 emplois sur le site, pour un chiffre d’affaires global de 10 millions d’euros. Cet ancrage géographique dans un lieu commun se double d’un élargissement du rayonnement territorial des projets et des partenaires du Pôle à l’ensemble du territoire Sud-Aquitain.

Genèse

La succession de crises économiques et sociales amorcée dès les années 70, à la suite d’une période de désindustrialisation massive, a suscité depuis plus de 20 ans une prise de conscience politique très forte pour sauvegarder l’emploi sur le territoire. Une première traduction a été la création d’un foyer de jeunes travailleurs afin de retisser une économie sinistrée. En 1982, la mise en place d’un comité local pour l’emploi (devenu 10 ans après le CBE) a donné le ton d’une action de développement participative et transversale (des collectivités aux entreprises), au sein d’une organisation associative. La création régulière d’entreprises basées sur les valeurs et les statuts de l’économie sociale et solidaire a permis de maintenir et de recréer des emplois non délocalisables répondant aux besoins du territoire.

Objectifs et activités

Le processus de développement sur ce territoire se façonne avec les acteurs locaux et les élus du territoire autour du Comité de Bassin d’emploi de Seignanx.

L’ESS est un cadre d’action du développement des territoires : ce pôle pratique et souhaite diffuser des valeurs propres à l’ESS en développant des logiques de mutualisation de services et de projets. Il met en place une ingénierie de recherche et de développement dans une optique d’innovation sociale et il favorise l’émergence de projets et la création de nouvelles activités.

Les parties prenantes

Le comité du Bassin d’emploi qui est le véritable moteur de ce pôle a privilégié des activités d’insertion et de formation professionnelle en s’appuyant sur la dynamique historique d’un Foyer de Jeunes Travailleurs. Au fil des années, de multiples entreprises et services ont été créés, véritables outils de développement économique et social. Le CBE a mis en place en 1997, un Plan Local pour l’Insertion et l’Emploi, dispositif d’insertion à l’attention des publics les plus éloignés de l’emploi sur un territoire.

En 1998, une Entreprise d’Insertion ITEMS a été créée autour des métiers du bâtiment, des espaces verts et de la propreté. Puis, un Groupement d’Employeur d’Insertion et de Qualification (GEIQ) dans le domaine du Bâtiment Travaux Publics s’est organisé en 1999 ; il comprend 140 entreprises adhérentes.

C’est en 2002, que se fonde une coopérative d’activités et d’emploi du nom d’Interstices. Issue de la première vague des Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif, cette entreprise accompagne 55 projets par an en moyenne et a une double fonction d’animateur territorial et d’incubateur d’activités d’utilité sociale.

En 2006, une première étape de regroupement entre certains de ces acteurs se met en place dans un bâtiment de 2500 m² qui entraine de nouvelles coopérations et créations d’entreprises :

  • un restaurant d’insertion inter-entreprises, la SCIC EOLE qui a une fonction de portage de repas individuels et collectifs et qui les propose à un coût abordable de 6 euros et 50 centimes en privilégiant pour plus de la moitié de la distribution de produits locaux ;

  • un Groupement d’Employeurs GENESE qui mutualise et sécurise des emplois à temps partagé pour 50 entreprises adhérentes.

En 2010 un deuxième GEIQ interprofessionnel est né (Industrie, commerces et service tertiaire, connexe bâtiment). Il compte, aujourd’hui, plus de 30 entreprises adhérentes.

Enfin, en 2012, le centre de formation existant depuis 1972 du nom de PERF a été transformé en Société coopérative d’intérêt collectif afin d’en assurer sa pérennité et d’asseoir sa dimension territoriale.

Autour de ces entreprises pilotes dont trois sont sous forme de Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif, collaborent dans l’immeuble des acteurs comme l’URSCOP, Aquitaine active et Uniformation.

Une centaine d’entreprises du bâtiment, les entreprises de la zone industrielle de Tarnos et celles du pôle aéronautique, trois OPCA ainsi que les collectivités locales et territoriales sont également parties prenantes du développement du pôle.

Gouvernance

Les acteurs du pôle ont fait le choix de ne pas poser en tant que telle une structure juridique propre. Cette position a été voulue par l’ensemble des acteurs publics et privés en confiant l’animation et le portage du pôle au Comité de bassin d’emploi, existant depuis 1993. Son Conseil d’administration regroupe vingt personnes qui représentent différents collèges : collectivités, entreprises, représentants de syndicats de salariés, acteurs de l’économie sociale et solidaire. La plupart des entreprises parties prenantes du Pôle sont issues et membres du CBE. En outre, les liens entre les entreprises se traduisent par des participations croisées dans les conseils d’administration, des coopérations bilatérales et des processus d’essaimage sur d’autres territoires.

Cette gouvernance déléguée au CBE est donc le résultat d’une culture partagée de la coopération éprouvée par plusieurs réalisations concrètes et mise en musique par deux personnes qui sont au cœur du projet de PTCE: Le Directeur du CBE, également Directeur de la couveuse d’activités, et le Directeur du Foyer des Jeunes Travailleurs, également Secrétaire au Conseil d’administration du CBE et gérant bénévole du centre de formation. Depuis plus de dix ans, leur rôle au sein du pôle consiste à fédérer les acteurs sociaux et économiques, à proposer des projets de développement et d’innovation sociale et de les mettre en œuvre.

Autour de ce duo est venu progressivement s’ajouter un cercle de dirigeants d’entreprises créées par le CBE, ainsi que des élus clés de la Commune de Tarnos, de la Communauté de communes du Seignanx et du Conseil Général des Landes, impliqués dans le développement économique et social du territoire.

Leur légitimité à animer s’est acquise à travers un engagement dans la durée permettant de générer des projets à long terme qui portent aujourd’hui leurs fruits. En terme organisationnel, ce travail favorise « le développement des compétences » et la montée de personnes ressources pour prendre des fonctions dirigeantes intermédiaires. L’animation du Pôle est déléguée au CBE, toutefois la gouvernance devrait évoluer rapidement. Les parties prenantes du Pôle se réunissent régulièrement pour formaliser les engagements de chacun et les valeurs établies, notamment à travers l’élaboration d’une charte et d’un Pacte.

Fonctionnement économique

L’économie du Pôle de coopération Sud Aquitain repose sur des projets communs à travers la coopération entre les membres et reposant sur des financements mixtes entre les contributions des entreprises locales, l’appui des collectivités et les participations croisées des membres.

En cours de structuration, le modèle économique revendique une logique d’hybridation de financements entre les subventions des collectivités locales et territoriales et le produit des activités des acteurs et une part de bénévolat. Dans une logique d’agrégation des budgets et des financements sur l’ensemble des acteurs de l’ESS, les subventions apportées sont inférieures à 10%. Les contributions volontaires à la construction du Pôle sont à ce jour le temps consacré par les dirigeants des structures parties prenantes. Cet investissement informel tient à la fois à la participation à des réunions collectives mais aussi à de multiples échanges bilatéraux autour de projets de territoires, au montage de projets collectifs et mutualisés…

La fonction d’animation aujourd’hui prise en charge par le CBE, devrait être à l’avenir renforcée par le soutien des collectivités locales, notamment par l’embauche d’un animateur coordonnateur du pôle.

Le montage financier du lieu commun repose sur un engagement conséquent du Conseil général des Landes et sur un emprunt contracté par le CBE que les loyers versés par les entreprises parties prenantes permettront de rembourser. La mutualisation de moyens entre parties prenantes, quant à elle, financera les fonctions envisagées autour de l’accueil, de la communication et de l’ingénierie de projets.

Logiques de coopération

Pour le Pôle de coopération Sud Aquitaine, une des valeurs ajoutées de la coopération est la construction d’une culture commune. Celle-ci permet de générer du projet avec une conviction partagée et de favoriser une montée en compétences professionnelles des acteurs.

La coopération s’effectue à différents niveaux : la coopération de projets de territoires, la coopération institutionnelle, via le portage de fonds financiers, et enfin un niveau de coopération plus opérationnel inter structures.

La méthodologie d’animation de projets et les outils juridiques sont les outils privilégiés pour favoriser la coopération.

Logiques d’innovation

La dynamique de coopération du PTCE s’appuie sur une double légitimité. Celles de l’action publique qui reconnaît le rôle majeur du pôle pour favoriser le développement de l’activité économique du territoire et celle de l’action privé qui sollicitent et créent des liens étroits avec les pouvoirs publics pour favoriser sa dynamique de développement. Cette transversalité du public au privé, avec en pivot l’ESS, est basée sur des principes de coopération entre acteurs ainsi que de mutualisation de projets et de méthodes. Cette pratique innovante s’apparente, selon le directeur du CBE à tout un rite d’initiations à partager et à travailler de manière conjointe, et en fait une spécialité du territoire.

Le restaurant d’insertion Eole est un véritable laboratoire d’innovation qui allie insertion, circuits courts et produits issus de l’agriculture biologique en favorisant la mixité des publics intergénérationnel. Il sert 5 000 repas par mois aux salariés des entreprises, aux écoles et aux maisons de retraites environnantes.

Enjeux

Les principaux enjeux du Pôle Sud Aquitaine tiennent à la formalisation d’une culture commune de coopération entre les parties prenantes autour d’un projet de développement territorial.

Jusqu’à présent, la gouvernance comme le fonctionnement économique reposent sur l’invocation des valeurs partagées de l’ESS, une légitimité ainsi qu’une confiance historique entre membres. Quelques questions restent en suspens :

  • la gouvernance partagée, notamment les conditions d’appartenance et le processus d’adhésion au Pôle mais aussi les règles collectives de prises de décisions et d’allocations des ressources ?

  • Le financement des fonctions d’animation et d’ingénierie du pôle au-delà de la seule implication du CBE ?

  • La communication dédiée à l’ensemble du pôle (aujourd’hui négligée au détriment de la communication propre à chaque entité) ?

Projets

Un nouveau bâtiment de 6 500 m2, aux normes écologiques et environnementales, reliant le site actuel, doit voir le jour en 2014. Il accueillera de nouvelles entreprises de l’ESS, ainsi qu’un centre régional de formation en cours d’expérimentation pour des cadres de l’ESS.

Les capacités de financement doivent d’être renforcées par le montage d’outils dédiés de finance solidaire. Des travaux de réflexion sont en cours afin de mettre en place une solidarité financière pour tous les membres du PTCE sous la forme d’une caisse solidaire.

Autant dans une logique militante qu’afin de poursuivre l’expérimentation, les acteurs du pôle organisent et participent à des échanges, des transferts de savoir-faire. Il s’agit de diffuser et de construire un réseau de pratiques. Dans cette optique, les acteurs sont très impliqués dans la R&D, prennent en compte l’évaluation des pratiques au sein des organisations de chaque membre et cherchent à construire des partenariats auprès d’autres territoires.

Commentaires de l’auteur

Les enseignements

La logique entrepreneuriale de ce pôle semble manifeste au regard de son développement en termes de créations d’activités reliées et complémentaires entre elles. Elle démontre que le développement économique et social d’un territoire est réel et efficient dès l’instant qu’il s’opère de façon concertée entre acteurs économiques et politiques.

Ainsi, les liens forts construits avec les collectivités et les entreprises depuis une décennie apportent une légitimité à ces actions et valident l’action des pouvoirs publics à les soutenir financièrement.

Cette spirale bénéfique entraîne une dynamique forte qui est propice au développement tant que la confiance est partagée.

L’émergence en 2014 d’un nouvel espace abritant, entre autres, une école régionale de formation de cadres de l’ESS, de nouvelles entreprises ESS, renforcera l’intérêt de ce pôle.

Le souci d’évaluer constamment les pratiques au sein des organisations de chaque membre et de chercher auprès d’autres territoires des partenariats (ex : lien avec la structure COEPTIS en Languedoc Roussillon pour mettre en place leur école régionale en se servant de leur expérience) en font un pôle dynamique, attrayant qui par son activité devient un acteur important sur le territoire et s’inscrit favorablement dans les objectifs initiaux : favoriser le développement économique, social et environnemental au sein du territoire.

Hypothèses de travail à approfondir

Les questions de gouvernance et de renouvellement de compétences interrogent par la présence forte de deux leaders charismatiques.

Serait-il possible qu’une transmission de pouvoirs auprès d’autres acteurs du pôle soit mise en place afin de pérenniser et d’accompagner son développement ?

L’ouverture du Pôle aux citoyens est un des enjeux majeurs afin que ce PTCE qui porte une identité forte sur le territoire Landais et Basque intègre des citoyens qui relayeront son utilité sociale et économique et s’impliqueront dans son fonctionnement.

Aujourd’hui ce pôle qui est devenu PTCE, fin 2011, n’a pas de constitution juridique proprement dite et il n’est pas certain que cela soit envisagé pour gérer son fonctionnement. Est-ce un avantage ou une faiblesse ?

Un Pacte est en phase de construction pour les entreprises au cœur du projet afin d’affirmer les valeurs établies. Une charte pour la coopération avec les autres acteurs économiques du territoire, est en cours d’élaboration.

L’établissement de deux stades de coopération interroge sur les passerelles possibles entre les « fondateurs » et les prochains acteurs arrivant. Pour se pérenniser il faut se régénérer mais cette régénérescence pourra-t-elle s’opérer ?

Tout le travail humain d’ingénierie en amont de tous projets n’est pas financé ni par les acteurs privés ni par les acteurs publics. En ne finançant pas prioritairement l’humain, on le place en deçà des bâtiments ou du matériel

La gestion de la temporalité devient ainsi un axe majeur à traiter car comment faire plus avec le même nombre d’acteurs dédiés pour le développement du pôle qui gèrent eux-mêmes des structures en développement. De plus le temps imparti pour trouver les bonnes solutions s’il veut être participatif et efficient doit être suffisant pour permettre de choisir la meilleure solution car sinon les décisions ne seront prises que par quelques acteurs pour gagner du temps.

La réponse à ces enjeux majeurs pourrait se trouver dans une combinaison entre la valorisation financière humaine de l’ingénierie de développement et l’ouverture de la gouvernance à d’autres acteurs afin que le pouvoir soit partagé plus équitablement.

Références

  • Compte rendu COORACE : Visite apprenante des 13 et 14 juin 2013

  • Fiche LABO ESS du PTCE Sud Aquitain

  • Interview téléphonique avec guide d’entretien réalisé pour l’interview

  • Site internet : www.cbe-seignanx.com