Une grappe d’entreprises de référence au service du développement local durable

Initiatives et Cité devenu Lille MétroPôle Solidaire (Nord-Pas-de-Calais)

Thomas-André Podlewski, juillet 2013

Le Labo de l’économie sociale et solidaire (Labo ESS)

Créé en 2010 par un réseau d’entrepreneurs qui coopèrent économiquement depuis plusieurs années, le PTCE Initiatives et Cité regroupe aujourd’hui 19 entreprises qui proposent un ensemble de services utiles au développement d’activités et d’emplois. Elles visent à améliorer la vie quotidienne dans les domaines du conseil, de la formation commune, de l’industrie créatrice et culturelle et de la communication. Proche des valeurs de l’ESS, la motivation des fondateurs à se regrouper tient à la complémentarité des activités des entreprises et à la proximité de leurs clientèles. De la formation au conseil en passant par la création et communication, Initiatives et Cité regroupe un bouquet de compétences et une offre de services diversifiée au service du développement local durable. Ce pôle a vocation à favoriser toutes les formes de coopérations interentreprises et inter-entrepreneurs notamment par un développement commercial intégré et mutualisé et une fonction de gestion des ressources humaines. La formalisation d’un pôle d’entreprises historiquement situées dans l’agglomération lilloise a permis un élargissement de son territoire d’intervention à la France entière et à la Belgique. Leur visibilité et leurs collaborations locales ont également été renforcés avec l’installation de sept entreprises au printemps 2013 dans un lieu commun de 1300m² nommé « LAGRAPPE ». Les entreprises du pôle emploient 450 salariés permanents pour un chiffre d’affaires global en 2012 de 21 millions d’euros.

Genèse

Cette aventure est née en 2001 d’un réseau informel d’entreprises d’économie sociale et solidaire de la région Lilloise. Ce long processus a donné naissance à des partenariats basés sur des relations de confiance et des accords tacites qui ont permis l’apprentissage de la logique de coopération et le développement d’un réseau. En février 2010, après une année de rencontres et de réflexions pour définir un projet collectif formel, le premier Cluster1 de l’économie sociale et solidaire en Nord-Pas-de-Calais est créé.

Objectifs et Activités

La plus-value de ce PTCE est de développer une complémentarité de l’offre de services aux clients potentiels par le regroupement de ses activités. Cette action est soutenue par les collectivités qui voient dans cette initiative une économie territoriale solidaire, démocratique et respectueuse des impératifs de développement durable du territoire.

Ainsi, à titre d’exemple, pour un projet de structure consacré à la promotion de l’énergie solaire, Multicité fera le diagnostic de territoire et l’étude des besoins, Extra Muros un accompagnement à la décision pour créer cette structure, Grands ensemble accueillera le porteur de projet pour tester son offre de services, le Cabinet Turbez Lenglart fera le montage juridique et financier, Culture d’entreprise recherchera des partenaires et sponsors, Affaires Publiques organisera l’événement public de lancement, Résonance mettra en œuvre des outils de communication destinés aux décideurs politiques, SmartFr sera responsable d’une œuvre audiovisuelle pour assurer la promotion, et, pour finir, Innovance mettra en place un outil de suivi budgétaire des activités.

Cette synergie permet aux clients, principalement les collectivités locales et territoriales, associations, coopératives, mais aussi aux habitants porteurs de projets individuels et collectifs, de bénéficier d’une offre de services mutualisée, complète et transversale, en assurant le regroupement de compétences favorables au développement d’un projet. En 2011, dix entreprises2 se sont donc regroupées pour constituer Initiatives et Cité, reconnu par la suite comme l’un des Pôles témoins engagés dans la démarche nationale des Pôles Territoriaux de Coopération économique.

Les parties prenantes

En 2013, on retrouve au sein d’Initiatives et Cité les dix entreprises pionnières, au cœur de la stratégie du PTCE, une dizaine d’entreprises qui ont rejoint la dynamique au fil des coopérations, ainsi que les collectivités Lille Métropole et le Conseil Régional Nord-Pas de Calais.

Les membres du PTCE, dix-neuf à ce jour, regroupent des Coopératives d’activité et d’emploi, des cabinets de conseil, des cabinets d’expertise comptable, des structures de gestion des entreprises, des fondations, des entreprises d’insertion, ou encore des agences de communication.

Gouvernance et organisation : Des « cercles concentriques d’appartenance » et une équipe d’animation

I&C est une Union d’Économie Sociale anonyme à capital variable, une SA sous forme coopérative, où les actionnaires sont des personnes morales. Trois niveaux d’implication ont été créés pour la gouvernance :

Le premier niveau, le Réseau, permet aux entreprises d’apprendre à se connaître et à travailler ensemble. Le second niveau, le Groupement, permet de répondre collectivement aux appels d’offres. Enfin, le troisième niveau permet aux membres de partager et de croiser leurs stratégies de développement tant en capital qu’en personnes ressources afin de co-construire leur développement. Ces trois niveaux sont représentés dans le Conseil d’Administration proportionnellement à leur implication dans le PTCE, soit une majorité pour les membres du Groupe.

Le capital variable d’I&C est détenu à 65% par des entreprises de l’ESS et à 35% par des structures qui en partagent les valeurs mais n’en font pas partie de par leurs statuts juridiques. Ce projet entrepreneurial est axé sur l’ouverture, pour ne pas être dans le quant à soi.

Le Président Directeur Général, qui est aussi directeur de SmartFr est une personne référence dans la création de ce pôle. Sa connaissance de presque tous les membres d’I&C, son réseau multi-acteurs privés et publics en font un personnage incontournable et déterminant car « il est perçu par l’ensemble des acteurs du pôle comme un développeur de projets qui a fait ses preuves3  ». Cependant, « si l’on peut parler de leadership, celui-ci est bien au service d’un collectif et non l’inverse4 ». L’équipe d’I&C est également composée d’une responsable de l’animation du Pôle et d’une responsable du développement et des relations publiques. La coopération, renforcée par les rencontres et les instants de convivialité et de partage de compétences, favorise une culture commune. A titre d’exemple, 114 réunions interentreprises et 60 déjeuners entre membres ont eu lieu courant 2011.

Fonctionnement économique

L’horizon économique d’I&C est celui d’un autofinancement sur le marché et l’atteinte d’une taille critique à même d’élargir ses capacités d’intervention. Son fonctionnement économique est basé sur le postulat où chaque membre qui investit dans le projet I&C, favorise son propre développement.

Il y a trois sortes de ressources : Une cotisation annuelle calculée en fonction du nombre de salariés (Equivalents Temps Plein) par structure (de 600 à 2 500€) ; une contribution variable entre 2 et 15% selon le chiffre d’affaire généré par I&C (directement ou indirectement) ; une contribution de 10% du coût de revient pour un service rendu par I&C à ses membres. Plus les coopérations économiques entre les membres s’intensifient, plus le financement du pôle se consolide. A ce mécanisme de mutualisation s’ajoute une offre de service globale et une capacité de répondre à des appels d’offres complexes favorisées par une veille commerciale active.

Pour autant, dans la phase de démarrage du pôle, l’investissement initial et la mise en place d’une fonction d’animation ont été facilités par des financements publics. Le fonctionnement d’Initiatives et Cité a été fortement soutenu par Lille Métropole Communauté Urbaine, et a été soutenu par la Délégation Interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (DATAR5) dans le cadre de l’appel à projets de soutien à la dynamique des grappes d’entreprises.

Ces soutiens ont joué un rôle d’impulsion et leur ont apporté une légitimité, mais ils ne sont pas appréhendés par I&C comme nécessaires à la pérennisation économique de leur projet.

D’autre part, l’investissement immatériel constitué par les compétences et le temps investi des dirigeants fondateurs dans le projet d’I&C est à prendre en compte dans la réussite du projet.

Logiques de coopération

On peut identifier une logique de mutualisation à travers un partage de compétences (accueil, secrétariat, comptabilité, entretien et maintenance), une veille commune des marchés publics, l’organisation des déplacements, ou encore l’achat groupé responsable. Plus récemment, les membres d’Initiatives et Cité doivent assurer la bonne mutualisation des nouveaux locaux «LAGRAPPE».

Il y a aussi une logique d’interactions qui s’observe à travers des réponses groupées aux appels d’offres qui peuvent dépasser le million d’euros, des apports en capitaux pour créer de nouvelles structures, la création d’un espace de 40 postes de « coworking6 » , ou encore à travers une solidarité économique, notamment avec la consolidation de structures en difficulté qui aboutit à la sauvegarde d’activités et d’emplois. Enfin, la logique d’animation entretient le mode coopératif avec de très nombreuses rencontres de travail, et d’autres plus informelles. De nombreux outils facilitent et valorisent cette démarche coopérative (site internet, réseaux sociaux, plaquette professionnelle, newsletter interne) et font vivre la communauté.

Logiques d’innovation

Le projet d’I&C fait la preuve d’un entrepreneuriat compatible avec les valeurs de l’ESS et considère l’économie comme globale.

Le PTCE favorise la mixité des acteurs (publics et privés), et propose des formations où des acteurs hétérogènes se retrouvent à travailler ensemble.

I&C réinterroge également les pratiques entre entrepreneurs et salariés, afin de faire évoluer le droit du travail en s’adaptant aux attentes de chacun.

Enjeux

Aujourd’hui, I&C est confronté à plusieurs enjeux :

  • Consolider son modèle économique en augmentant significativement les ressources propres et en pérennisant le financement de la fonction d’animation. En 2013, son taux d’auto-financement est d’environ 70%.

  • Assurer un équilibre entre l’élargissement du pôle à de nouveaux membres et intensifier les coopérations des membres historiques.

  • Préciser la déontologie d’intervention, ainsi que les conditions de mobilisation des compétences et prestations d’une autre structure membre dans la réponse à un marché.

  • Faire évoluer les représentations pour être d’abord perçu comme un pôle structurant de développement durable.

  • Gérer l’inégale capacité des dirigeants d’entreprise, notamment des petites structures, à investir du temps dans les activités du pôle.

Projets

I&C envisage d’une part, d’intensifier le réseau d’animation en impliquant plus les entreprises membres, et d’autre part de développer une stratégie de relations publiques et de lobbying.

I&C prévoit aussi de commercialiser de nouvelles offres de formation, développer des partenariats régionaux, et structurer une démarche d’achats mutualisés et responsables.

Autre projet d’envergure, I&C travaille sur la création d’un fonds de dotation qui permettra de recueillir des dons de particuliers et d’entreprises pour financer des projets d’intérêt général, en s’appuyant sur des plate-forme Internet de « crowdfunding7 » .

Commentaires de l’auteur

Les enseignements

Le projet entrepreneurial de ce PTCE, appelé aussi « grappe d’entreprises » et cluster, montre l’envergure et la capacité d’essaimage d’un tel groupe. En multipliant les compétences, ce dernier arrive aujourd’hui à répondre à des appels d’offres qui peuvent dépasser le million d’euros. Ce pôle souhaite à terme avoir la capacité de se passer de financements publics (en considérant que ce n’est pas le rôle des pouvoirs publics de soutenir l’activité économique). En effet, pour le PDG, « l’économie sociale et solidaire est souvent assimilée à une économie sous perfusion. Mais le montant des subventions qui va à nos entreprises est de 4,92 %, 6 % pour initiatives ET cité. »

L’empreinte forte du travail coopératif à tous les échelons démontre qu’il est possible de coopérer. Cette logique de coopération est facilitée par des relations interpersonnelles très fortes entre les membres qui sont parfois anciennes. Selon Laurent Gardin et Laurent Fraisse, « ces relations permettent en tout cas une réactivité et une capacité d’agir collectivement qui ne relèvent pas uniquement de la formalisation d’intérêts mutuels. »

Néanmoins, tout le travail humain d’ingénierie en amont de tous les projets n’est pas uniquement bénévole puisque I&C bénéficie de trois postes (PDG, coordinateur/animateur, chargé de développement et des relations publiques) qui sont financés principalement par les acteurs privés. Cet apport montre l’importance primordiale de ces missions pour porter et développer un projet ambitieux, mais aussi pour impulser, entretenir et développer une démarche de coopération.

Hypothèses de travail à approfondir

La place et la position centrale du PDG et de quelques administrateurs est une force pour ce pôle. Cela peut donc nous amener à nous interroger sur le futur du PTCE dans le cas d’un changement de gouvernance. La motivation des autres acteurs serait-elle aussi forte pour œuvrer à ce développement local durable et entretenir cette forte ambition ?

L’auto-organisation voulue par l’équipe d’initiatives ET cité afin que les membres deviennent davantage parties prenantes de l’animation et de la construction du pôle permettrait de développer la gouvernance collective du pôle. La participation bénévole des salariés au projet global du pôle est alors un défi à relever.

En ce qui concerne l’auto-suffisance du pôle on peut s’interroger sur la viabilité de cette position puisque pour assurer l’animation du pôle et sa pérennisation, de nouveaux financements publics semblent nécessaires.

Par le partage de savoir-faire et le transfert de compétences, la mutualisation de référentiels de formation, les apports réciproques de clientèle, initiatives ET cité souligne les effets économiques non monétaires induis par la coopération. Cependant, l’intensification des coopérations relevée n’est pas encore significative monétairement et devra être renforcée.

1 En économie, ce terme qui est dérivé de l’anglais, désigne une concentration d’entreprises sur un territoire, et une spécialisation de celles-ci autour d’un savoir-faire ou d’un produit.

2 Affaires publiques, Alterna, Culture d’entreprise, Extra Muros, Grands ensemble, Innovance, Résonance, Multicité, Turbez-Lenglart, SmartFr

3 Extraits de la Monographie d’Initiatives et Cité « Première version » réalisée par Laurent GARDIN, Maître de Conférences à l’Université de Valenciennes du Hainaut Cambrésis et Laurent FRAISSE, Chargé de recherche du Centre de Recherche et d’Information sur la Démocratie et l’Autonomie (CRIDA) en juin 2012.

4 Dito.

5 La DATAR est un service du Premier ministre. Elle prépare, impulse et coordonne les politiques d’aménagement du territoire menées par l’État. A ce titre, elle assure la préparation des Comités interministériels d’aménagement et de développement des territoires (CIADT).

6 Terme anglais qui signifie « Espace collaboratif de travail »

7 Terme anglais signifiant « financement collectif »

Références

  • Revue de presse

  • Fiche LABO ESS du PTCE

  • Interview téléphonique avec guide d’entretien

  • Document de Présentation initiativesETcité, avril 2013

  • Monographie d’Initiatives et Cité « Première version » réalisé par Laurent GARDIN, Maître de Conférence à l’Université de Valenciennes du Hainaut Cambrésis et Laurent FRAISSE, Chargé de recherche du Centre de Recherche et d’Information sur la Démocratie et l’Autonomie (CRIDA), juin 2012

  • Site internet : www.initiativesetcite.com