Développement soutenable, des lieux de recyclage pour les gens

Claude Jacquier, 2008

Dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale (DPH)

Cette fiche est extraite des propositions pour le Conseil européen des ministres de la ville, qui s’est tenu à Marseille le 25 novembre 2008.

Elle s’intéresse aux trajectoires résidentielles, sociales et économiques des gens au sein de la ville et de l’évolution des quartiers les plus populaires, puis, elle propose des options concernant ces « lieux de recyclage ».

Un territoire est peuplé par des gens (« people », le social) qui vivent et/ou travaillent en ce lieu, qui contribuent à le façonner par leurs pratiques individuelles et collectives et donc par les relations qu’ils y ont nouées, parfois de longue date, pour construire un capital humain, un capital social et un capital culturel. C’est ce que l’on peut appeler «l’être et le vivre ensemble» (mitsein) soulignés par Hannah Arendt1. Ces gens ne sont pas cantonnés en un lieu ainsi qu’il pouvait en être dans un passé relativement récent. Avec l’éclatement des lieux de travail et d’habitat lié aux mutations économiques et sociétales (mobilités, éclatement des structures familiales), ces gens peuvent se trouver alternativement, au cours d’une journée, en différents lieux de la ville en fonction de la distribution de leurs activités. Cela contribue à mettre ces lieux en réseaux2. Il peut en être de même à l’échelle d’une semaine, d’un mois, d’une année. Les membres des diasporas de migrants peuvent vivre réellement et symboliquement dans plusieurs espaces géographiques, en une sorte d’ubiquité spatiale.

Ces lieux jadis habités par des communautés relativement homogènes peuvent avoir été quittés par une partie des gens qui y vivaient (cas des quartiers anciens sans confort à la grande époque de l’urbanisation) et par ceux pour qui on les avait construits (cas des grands ensembles depuis le milieu des années soixante-dix suite à des processus de promotion résidentielle). Ces gens partis vers d’autres lieux de la ville ont été remplacés par des populations aux ressources, aux cultures et aux habitudes de vie différentes, des populations qui ont besoin de s’adapter à ce cadre de vie nouveau et d’adapter ces lieux délaissés par les occupants précédents à leurs besoins et à leurs pratiques quotidiennes. Ces évolutions et ces changements résidentiels n’ont rien d’exceptionnel. Ils sont le propre de la ville. Ils sont cependant différemment appréciés et représentés par les observateurs au vu de leurs conséquences sur le fonctionnement des quartiers et de la ville dans son ensemble. Généralement, ces mobilités résidentielles urbaines, plus ou moins spontanées ou régies par des logiques d’offre et de demande fonctionnent rarement sur le principe de l’homogénéisation (le principe d’entropie ne se vérifie pas nécessairement dans les villes), mais bien sur le filtrage social, le pull-push, « l’appariement sélectif », la construction d’un entre-soi dans lequel qui se ressemble s’assemble, quand il en a les moyens. Il s’agit-là des mécanismes qui produisent de l’hétérogénéité et de la fragmentation sociale et spatiale des métropoles.

L’approche de la hiérarchisation des lieux au sein des structures urbaines doit être absolument complétée par l’étude des trajectoires des gens dans la ville. Plutôt que de mettre l’accent sur les stigmates de ces lieux (et des gens qui y résident) ne peut-on considérer ceux-ci, compte tenu des politiques, des projets et des moyens qui y sont mis en œuvre, comme des lieux qui permettent leur recyclage dans la ville. Lieux d’accueil pour ceux qui ne peuvent accéder nulle part ou qui sont rejetés de toute part, lieux qui reçoivent des publics en rupture socio-résidentielle et qui, en quelque sorte, tombent de la hiérarchie urbaine (cf. éclatement des ménages suite à divorce ou séparation, décohabitation, chômage et précarisation, etc.), ce sont souvent des lieux de la « seconde chance » pour les personnes qui y trouvent refuge. Du fait des programmes spécifiques qui y sont déployés à l’attention de leurs résidents, ces territoires peuvent être considérer par ces gens-là comme des lieux de ressourcement d’où ils peuvent rebondir vers un ailleurs urbain plus prometteur, vers des territoires où ils pourront élire domicile à nouveau. Si une partie de la population de ces territoires, y est assignée à résidence, une partie très importante ne fait qu’y passer pour un temps plus ou moins long (statistiquement la mobilité résidentielle intercensitaire reste forte dans les villes, y compris dans les territoires urbains dits de l’assignation à résidence)3. La prise en considération de cette double dynamique « dérive des lieux / trajectoire des gens » permet de relativiser les transformations à l’œuvre dans les villes et les échecs si souvent dénoncés par les rapports officiels, des politiques qui y sont conduites. Ces territoires dégradés seraient ainsi une sorte de mal nécessaire car ils permettraient à la ville de s’ajuster et de s’adapter en permanence.

Les options possibles concernant ces lieux de recyclage pour les gens :

  • Rappeler sans cesse que le social est une dimension essentielle pour ne pas dire fondamentale de l’économique. Il ne peut y avoir de développement économique sans prendre en compte la réalité sociale, ne serait-ce que le climat de confiance ! Dans une économie de la connaissance, de l’immatériel et des services coproduits avec les utilisateurs, les dimensions sociales et culturelles deviennent essentielles.

  • Prendre en compte la réalité de la vie des gens dans les différents territoires urbains en mettant l’accent sur la complexité de la ville. Éviter les simplifications et les caricatures des représentations et les jugements de valeur qui interdisent toute prise en compte nécessaire de la complexité du monde urbain.

  • Ne pas oublier que les gens appartiennent à des genres (femmes-hommes). Les politiques urbaines et souvent les approches du développement soutenable ne prennent pas suffisamment en compte la thématique des rapports femmes-hommes alors que l’ancestrale division sexuelle du travail qui concerne toutes les sociétés conditionne les manières de faire et de vivre et commande des comportements et les habitudes de production, d’échange et de consommations. Trop souvent les approches économiques et sociologiques négligent cet aspect de la réalité qui peut être une clé essentielle de la mise en œuvre les politiques intégrées de développement soutenable.

  • Considérer les caractéristiques des gens dans leurs diversités (genres, catégories socio-professionnelles, origines nationales et trajectoires résidentielles, pratiques culturelles et cultuelles, etc.), leurs potentialités individuelles, professionnelles et citoyennes, les dynamiques dans lesquelles elles s’inscrivent. Renforcement et diversification des économies locales et des opportunités d’accès au marché du travail.

  • Mettre en œuvre des stratégies privilégiant la coproduction des biens et des services en mettant l’accent sur les programmes qui favorisent l’empowerment des gens (par exemple l’éducation, la santé, la sécurité, etc.). En mettant l’accent sur le ré-encastrement des sphères de l’environnement, du social et de l’économique, les stratégies intégrées de développement soutenable privilégient la valorisation des interfaces et donc les mécanismes d’ajustement dans lesquels les gens ont une plus grande place quel que soit leur niveau de formation. Les arts de faire au quotidien sont stratégiques dans l’innovation4.

  • Travailler avec les populations les plus précaires au sein des villes sur les défis environnementaux et énergétiques : défis du renchérissement de l’énergie, des matières premières et agricoles, de la pénurie d’eau. Réhabiliter l’exercice physique, lutter contre l’obésité (un mal qui touche particulièrement les plus pauvres) et les diverses addictions. Abaisser le coût d’accès aux innovations écologiques.

  • Mettre en œuvre des programmes d’éducation et de formation des adultes, des jeunes et des enfants sur les enjeux écologiques. Lutte contre la fracture numérique.

  • Assurer la sécurité des personnes et des biens grâce à une meilleure coopération des structures familiales et communautaires avec les services de l’éducation, de la justice et de la police.

1 ARENDT H. 1994. Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy

2 RAFFESTIN C. 1980. Pour une géographie du pouvoir, Paris, Librairies techniques. RAFESTIN C. 1992. « Autour de la fonction sociale de la frontière », In Espaces et Sociétés, n° 70-71, 3-4/1992

3 JACQUIER C. 2007. « Quartiers sensibles : des territoires du recyclage de la ville », Article pour Demain la ville à l’occasion du 20ème anniversaire de la délégation interministérielle à la Ville.

4 CERTEAU, M de. 1983. Arts de faire. L’invention du quotidien, Collection 10-18

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