La gouvernance et le développement durable

Claude Jacquier, 2008

Dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale (DPH)

Les sociétés européennes comme les pays en voie de développement doivent affronter des défis qui s’enracinent dans les trois sphères d’activités identifiées par le rapport Brundtland : sphère économique, sphère sociale, sphère environnementale.

Cette fiche est issue d’une communication de Claude Jacquier présentée lors du colloque « Vers une Nouvelle Gouvernance des Territoires » organisé le 15 septembre 2008 à Reims par J-M Beaupuy, président de l’intergroupe Urban-Logement au Parlement européen.

Les sociétés européennes, comme les autres sociétés « post-industrielles » dans le monde mais aussi comme les pays en voie de développement, doivent affronter des défis qui s’enracinent dans les trois sphères d’activités identifiées par le rapport Brundtland (Commission mondiale sur l’environnement, 1987) : sphère économique, sphère sociale, sphère environnementale.

Le premier défi concerne la sphère économique. Dans un contexte de mondialisation accélérée et de compétition ouverte généralisée, les économies de vieille industrie doivent se positionner sur les secteurs à très hautes valeurs ajoutées incorporant du travail très qualifié. Elles doivent se « débarrasser » en quelque sorte des secteurs moins compétitifs dans le secteur concurrentiel faisant appel à de la main-d’œuvre moins qualifiée. Sans compter que la délocalisation vers les pays asiatiques (Chine, Inde) touche désormais des emplois hautement qualifiés notamment dans le secteur de la recherche fondamentale et de la recherche développement. Dès lors, que faire de ces secteurs et surtout de ces populations ? Quelle est « l’utilité » sociale des populations les plus pauvres dans des économies post-industrielles ouvertes et extraverties (prédominance de la base exportatrice sur la base domestique –Sombart 1916) ? L’insertion de ces personnes faiblement qualifiées est-elle possible dans cette base domestique, non délocalisable (cf. les 17 gisements d’emplois de la Commission européenne1) dont il faut trouver les moyens de son financement ? Comment réguler la concurrence entre les villes et les régions urbaines pour attirer et capter les flux de ressources (idées, investissements publics et privés, nationaux et internationaux, personnes qualifiées, ménages disposant de ressources et en particulier les retraités, etc.) ? Une recherche doit être engagée d’urgence dans les villes et les régions urbaines sur les grandes tendances économiques à l’œuvre (développement de l’économie de services, des services à la personne, de l’économie immatérielle, etc.) et sur leur conséquence en matière de distribution dans l’espace des facteurs de production (capital et travail). Notamment, il y a une réflexion à conduire sur le télétravail, la téléactivité et le travail mobile en lien avec l’économie immatérielle à haute valeur ajoutée, une thématique étrangement absente de la plupart des rapports sur le développement des territoires2.

Le second défi concerne le système de reproduction sociale. Face aux défis économiques précédents, la réponse institutionnelle (du type Etat-providence) a atteint des limites, redoublées par le laminage et la déstructuration des systèmes de solidarité traditionnels. Les systèmes de distribution et de redistribution monétaires, publics et privés, sont désormais à flux tendus et dans l’incapacité d’assurer la reproduction sociale sur une base élargie. Compte tenu des niveaux de consommation moyens atteints dans les sociétés occidentales, un salaire ne suffit plus à assurer la reproduction de la force de travail d’un actif et de sa famille. Critique des prélèvements fiscaux et des systèmes de redistribution aidant, on assiste ainsi à une réduction globale de la capillarité des systèmes économico-sociaux, ce qui explique les difficultés de diffusion de toute reprise économique au sein de la société (faible ruissellement de la croissance et faibles effets d’entraînement). Par ailleurs, la fragmentation sociale des territoires et l’affaiblissement des mécanismes de solidarité institutionnelle renvoient les individus et les groupes à des mécanismes de solidarité communautaire, souvent sur une base ethnique ou géographique, avec un risque d’instrumentation politique et de nouvelle balkanisation des territoires (qu’il s’agisse des communautés closes «gated communities» de classes sociales aisées, qu’il s’agisse des communautés dites «ethniques»)3. Ajoutons à cela que l’évolution démographique des pays européens (vieillissement et non reproduction des classes d’âge) et la dégradation accélérée des conditions de vie dans une partie de la planète, réchauffement climatique aidant (cf. Afrique et la pénurie d’eau potable), conduiront au renforcement de flux migratoires vers le Nord de la planète, sans commune mesure avec ceux que nous avons connus jusqu’ici.

Le troisième défi est celui des enjeux territoriaux au sein de la sphère environnementale. Si, en Europe, on assiste à une réduction des écarts de développement entre les pays et les régions, la fragmentation sociale s’accroît au sein des territoires urbains en se doublant d’un défi environnemental majeur : épuisement des ressources non renouvelables, pollution et dégradation des éco-systèmes urbains, augmentation de l’empreinte écologique («ecological footprint») avec l’exploitation grandissante des ressources naturelles renouvelables, amplification des risques naturels et sociaux. Un changement de paradigme doit être envisagé mettant en jeu les rapports de l’espace et du temps. En raison du développement des technologies de transport (automobile, avion) et sa démocratisation (curieuse formulation), pour une même durée de déplacement, l’espace parcouru et consommé augmente. Tout cela se paie, sans être comptabilisé en termes de PIB, par une destruction massive de ressources non renouvelables (air, eau, énergies fossiles) avec des effets non négligeables sur l’attractivité des villes et des régions (pollutions de l’air et de l’eau, sans oublier la pollution par les ondes acoustiques, vibrations, ondes électro-magnétiques) face à des entreprises de plus en plus exigeantes compte tenu des enjeux mondiaux. Une recherche devrait être conduite en ce domaine compte tenu des mutations économiques en cours (notamment dématérialisation) permettant de repenser la question de la mobilité (cf. télétravail et téléactivité).

Mais alors que le rapport Brundtland prône une interaction entre ces sphères séparées en proposant de les réencastrer les unes dans les autres, il ne mentionne pas suffisamment le fait que ce réencastrement ne peut se faire spontanément par le marché et qu’il y faut l’intervention du politique et une intervention politique d’une autre nature que celle à laquelle nous avons été habitués. En fait, le principal enjeu pour les sociétés dites « développées » réside dans leur capacité de recréer des interactions entre ces trois sphères d’activités et donc de construire des coalitions socio-politiques en mesure d’accepter et de nourrir les nouveaux compromis sociétaux nécessaires. C’est peut-être cela la gouvernance (c’était le quatrième volet de la communication de l’UE en 1997 « Cadre d’action pour un développement urbain soutenable dans l’Union européenne ») et les régions urbaines sont peut-être les seules à offrir les opportunités de la mettre en œuvre dans cette quête improbable des objectifs de Lisbonne en 2010. Il est parfois des relectures utiles.

1 COMMISSION EUROPEENNE. 1995. Les initiatives de développement et d’emploi. Enquête dans l’Union européenne, Document de travail des services de la Commission, SEC(95) 564. 122 p. / JACQUIER C. 1994. Développement économique, emploi et revitalisation des quartiers en crise, Pour la Cellule prospective de l’Union Européenne, juillet, 29 p. / JACQUIER C. 2001. Redistributing Economic Growth over Urban Areas, Program Urban Futures. Future Urban: urban policy developments and urban social transformations in Europe in the 21st century. Swedish presidency of European Union - Södertälje, Sweden, May 10-12, 12 p.

2 JOUYET J-P, LEVY M. 2006. L’économie de l’immatériel. La croissance de demain, Rapport de la Commission sur l’économie de l’immatériel. Rapport au Ministre de l’industrie. / MOREL-A-LHUISSIER P. 2006. Du télétravail au travail mobile. Un enjeu de modernisation de l’économie française, Rapport au premier ministre.

3 MARDEN P. 2003. The Decline of Politics. Governance, Globalization and Public Sphere, Ashgate.

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