Ville légère, nature habitée : miracles de l’informel

Vias, côte ouest

Frédéric Bonnet, septembre 2016

Tous Urbains

Cette fiche présente la manière dont la ville de Vias a, avec ses partenaires (Etat, région, intercommunalité, habitants), fait cohabiter des activités touristiques et un quartier informels tout en protégeant son patrimoine naturel.

Vias, côte languedocienne. Lorsque la mission Racine installa Le Cap d’Agde en 1962, elle laissa à l’ouest de l’embouchure de l’Hérault, avec l’accord du maire de l’époque, une vaste césure verte étendue sur les anciens graus et marais où, entre le canal du Midi et les dunes, s’étaient progressivement installées des vignes. Ce paysage d’entre mer et canal fut très vite occupé par des cabanes, parfois des tentes, sorte de pendant plus sauvage de Marseillan-Plage, sur des lots progressivement vendus par les agriculteurs. Jamais le statut juridique de ces constructions ne fut définitivement réglé : sans permis, avec des autorisations tacites qui n’engageaient que leurs auteurs, bien avant la loi Littoral, le site fut ainsi progressivement occupé par des constructions légères, des caravanes et bientôt des mobil-homes. Le recul des vignes et des champs laissa place à une végétation de plus en plus touffue et diversifiée, au gré des crêtes de dunes ou des creux plus humides. Un grand « parc habité » se constitua de fait, avec ou malgré la réglementation, et selon un réseau viaire dont les circonvolutions offrent aux résidents la tranquillité des labyrinthes. Dans cette zone de quatre kilomètres carrés réputée « naturelle », et dont le paysage est effectivement remarquable, sont installés quatorze campings – les bungalows et les piscines ont remplacé les tentes et les caravanes – et deux mille cinq cents parcelles dont les propriétaires se sont regroupés en sept Asl1. Deux cents personnes y habitent à l’année, il y a cinq mille personnes sur la belle saison du printemps et vingt-cinq mille en plein été. Grâce aux Asl, les habitants permanents ou occasionnels ont eu la possibilité d’installer des forages d’eau potable, et un assainissement individuel. Ils paient leurs taxes locales, mais n’ont paradoxalement aucun droit acquis pour habiter ici : leurs mobil-homes, chalets ou abris sont tolérés par prescription mais ne peuvent en aucun cas être ni transformés, ni étendus, ni reconstruits en cas de sinistre. La loi Littoral (1986) comme les plans de prévention des risques d’inondation ou de submersion marine rendent plus difficile encore toute « régularisation ».

Ce site fait aujourd’hui l’objet d’une expérimentation pour tenter, avec les habitants et les exploitants de camping, la commune, la communauté d’agglomération et les services de l’État d’établir un projet d’ensemble qui donnerait à l’État des garanties sur la résilience et la limitation des constructions tout en permettant aux vingt-cinq mille habitants et touristes, que nul ne songe à mettre dehors, de faire vivre leur habitat dans un cadre réglementaire plus stable et plus sain.

Cela n’est pas simple, mais c’est un enjeu économique et humain considérable. On comprend bien évidemment que l’idée d’une urbanisation « traditionnelle » de ce site informel, construit durant plus de quarante ans sans plan-masse ni autorisation d’urbanisme, n’est pas acceptable par l’État. Elle n’est pas non plus souhaitée par les habitants et les acteurs économiques du site. Les recettes fiscales de cette activité représentent aujourd’hui pour la commune de Vias près d’un tiers des recettes propres. Le nombre d’emplois induits, même saisonniers, est énorme, les campings employant en saison jusqu’à près de cent salariés. En même temps, la prise en compte des risques comme celle du recul de la côte – certains campings ayant commencé à se relocaliser en arrière – apparaît légitime, à l’administration comme aux habitants associés à une ample démarche participative. Mais on comprend que l’on ne peut envisager le destin de ce site sans vision d’ensemble, sans plan de gestion par les habitants eux-mêmes, sans évolutions réglementaires, les trois conditions étant étroitement corrélées.

On s’interdit d’appeler « ville » (même ville légère) ce milieu habité où vit néanmoins, en pleine saison, l’équivalent de la population de Tarbes ou d’Albi, avec voitures, enfants, piscines et bicyclettes. Convenons aussi que cela fait beaucoup pour une zone naturelle. Le statut futur du site est probablement intermédiaire, une forme de nature habitée pleinement assurée, gérée avec attention, dont l’intensification est sans cesse limitée, ce que savent peut-être faire nos voisins nordiques, un peu moins notre culture dichotomique où s’opposent sans cesse ce qui est construit et ce qui ne l’est pas. La chance de cet exceptionnel site informel en France réside dans ses qualités propres, qui sont à la fois paysagères, naturelles, économiques et humaines.

Paysagères et naturelles, car si on compare le site à d’autres établissements humains le long de la côte, celui-ci est un des plus « légers » qui soit. Le boisement, la végétation et la biodiversité ont été considérablement améliorés depuis le recul des vignes, qui offraient naguère un paysage beaucoup moins riche. Les parcelles végétalisées à 90 %, mais aussi la quasi-totalité des voies sont poreuses, les clôtures perméables, les haies diversifiées et touffues, presque jamais constituées de murs. Le bâti est dans l’ensemble réversible, léger, déplaçable, décollé du sol, laissant libre à la fois la nappe et le passage éventuel de l’eau en cas de crue.

Économiques, car l’autoconstruction très inventive, mais parfois « bricolée », comme la rigueur réglementaire ont maintenu des prix bas qui rendent accessible le site, malgré les difficultés juridiques souvent multiples, à des familles ou des retraités dont les revenus sont modestes. On acquiert ici une parcelle pour les vacances pour quelques dizaines de milliers d’euros, contre cent cinquante ou deux cent mille pour un appartement dans les immeubles de vacances du littoral soumis à la spéculation depuis des années – sans parler des maisons à un million d’euros du littoral basque ou de la Côte d’Azur… Ces prix raisonnables combinés à la qualité du paysage rendent le site très attractif, et contribuent très largement au développement des campings2, tout en assurant une grande diversité sociologique, et le maintien de familles modestes.

Enfin, l’organisation en Asl apporte une gouvernance au plus près des citoyens, gérée depuis plus de trente ans par des bénévoles militants pour l’essentiel bien conscients et soucieux des qualités exceptionnelles du site, et des équilibres à préserver. Ce bottom-up avant la mode offre les conditions idéales pour obtenir à la fois une adhésion commune et un plan de gestion assurée dans la durée, pour faire vivre le site « de l’intérieur », au-delà de la règle. Ce travail commun continué sans cesse depuis les années soixante a multiplié les échanges, les occasions de rencontre, la notion du bien commun. La qualité de vie qui transpire en tout lieu de ce site extraordinaire doit sans doute beaucoup à cette invention démocratique.

Finalement, si l’on reconsidère au vu de ces atouts ce « paysage habité », informel et illégal, on se dit très vite qu’il s’agit d’une manière plus vertueuse d’occuper le littoral que la plupart des zones « U » tout à fait légales et établies selon les canons de la Loi littoral depuis trente ans. En bref : si on avait eu la volonté de faire aussi bien selon un plan préétabli, on n’aurait sans doute pas réussi. Partout, les contre-exemples l’attestent… La côte ouest de Vias, pétrie d’inventions et de retenue, témoigne d’une occupation douce du territoire côtier. Voilà, peut-être, un heureux et possible retournement de situation.

1 Association syndicale libre, qui a pour objectif de gérer les « parties communes » (voies par exemple) et les réseaux, ici le forage et la distribution de l’eau et l’installation de l’électricité.

2 Vias Ouest est le second site d’hébergement des côtes françaises, en termes de nombre de places et de diversité d’offre (après Argelès).

Références

Pour accéder à la version PDF du numéro de la revue Tous Urbains, n°15

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