Triste panorama en pleine Cour carrée du Louvre

Olivier Mongin, septembre 2016

Tous Urbains

Cette fiche est une critique de l’exposition Panorama qui s’est installée sur la Cour Carrée du Louvre. L’auteur propose une réflexion sur la place de l’art dans l’espace public en tant que mode de valorisation ou, au contraire, de dévalorisation de cet espace.

Qui a le plaisir de traverser régulièrement la Cour carrée du Louvre a découvert, non sans surprise, à la fin du printemps une étrange installation métallique surplombant et cachant cavalièrement la fontaine centrale et ses gerbes d’eau, les seuls ornements d’une place admirablement vouée aux apparences du vide. Cette « architecture artistique » d’Éva Jospin, se nomme Panorama et veut renouer avec la tradition des panoramas, celle de Parker en Angleterre ou celle du peintre Pierre Prévost en France à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle.

Mais ce panorama contemporain a une double particularité :

  • flanqué allègrement dans la Cour carrée, il se présente à l’extérieur comme une rotonde faussement circulaire et de couleur grise dont les parois/miroirs reflètent moins la ville minérale que le décorum des murs du Louvre ;

  • à l’intérieur il se présente comme un théâtre circulaire où le visiteur tourne en rond dans un noir étouffant autour d’un panorama fait de morceaux de carton destinés à faire entrer dans un monde végétalisé qui est celui des forêts et des grottes.

Voilà donc un double panorama artistique qui n’est pas sans troubler dans cette cour, un joyau de l’architecture de la Renaissance marqué du sceau de la grande histoire. En écho à celle-ci, les premiers panoramas parisiens montraient des épisodes historiques – l’épopée napoléonienne (la prise de Sébastopol…), ou bien l’évacuation de Toulon par les Anglais, sans oublier l’épisode révolutionnaire de la prise de la Bastille –, mais ils faisaient également voyager avec Pierre Prévost dans d’autres cités du monde comme Jérusalem, Constantinople ou Athènes. Reflet à l’extérieur des murs du Louvre qu’ils obscurcissent et dissolvent dans de faux miroirs désagréables à l’œil, le panorama intérieur est autrement plus dérangeant puisqu’il fait passer brutalement de la lumière et de l’espace vide de la Cour carrée à un décor de conte arborescent. Comme s’il fallait se perdre dans les méandres d’une forêt cartonnée et entreprendre un voyage au centre de la Terre à la Jules Verne ! Étrange retour aux sources alors que le panorama est maladroitement posé sur la fontaine d’où jaillit l’eau qui enveloppe le prétendu vide de la Cour carrée.

Le panorama du XIXe siècle était un décor destiné à édifier ou à faire voyager ; comme par contraste, cette œuvre occupe un espace pour mieux le défier, l’absorber et le défigurer. En effet, cette Cour carrée regorge d’énergies multiples : les lumières naturelles se répandent autour des murs et sur le sol au point de le colorer, ce lieu se contracte dans un carré pour mieux s’élever vers le ciel, cette cour est d’autant plus vide qu’elle est justement inondée de haut en bas. Et cela quels que soient le temps et le moment de la journée, par un jeu mouvant d’ombres et de coloris qui courent tout au long de ces murs de sable. Quiconque a l’expérience des grandes mosquées ouvertes comme on en voit au Caire comprend pourquoi on se sent si bien dans cette cour : on se trouve là « en plein désert » au milieu de la ville et coupé de ses bruits ; la cour nous enlève et nous élève ailleurs. La Cour carrée du Louvre, cette « mosquée en plein cœur de Paris », cet espace où on s’arrête sans même s’en apercevoir, est à elle seule un panorama. Alors, pourquoi lui infliger ce simulacre de château d’eau ou de puits de pétrole qui enfonce vers le centre de la Terre ? Est-ce une leçon écologique destinée à déminéraliser, à végétaliser les pavés de la Cour ? Qui sait ? En tout cas, cela empêche de jouir d’un lieu qui s’offre généreusement comme un habitat ouvert.

Soyons juste cependant, l’artiste qui va « promener » son panorama de ville en ville n’est pas responsable du choix des conservateurs du Louvre qui ont décidé de placer cette « machine célibataire », pour reprendre l’expression de Marcel Duchamp, au centre de la Cour carrée. Cette œuvre est originale, elle a des qualités mais il n’y a aucune raison de la poser n’importe où, de l’imposer en oubliant le contexte, celui d’une mosquée républicaine qui s’offre à tous ceux qui la traversent comme un « vide féerique ». Aujourd’hui la manie des « fonctionnaires de l’art » est de voir des vides partout et de vouloir les remplir comme s’ils en avaient peur : on n’en finit plus dans le milieu des conservateurs de vouloir occuper les espaces comme si le passant n’était pas là pour jouir de ces vides d’une intensité rare. Occuper le vide, on le fait partout, à Versailles pour le pire ou le meilleur, on le fait aussi rituellement au Grand Palais dans le cadre des expositions Monumenta… Ceux qui ont vu l’œuvre de l’artiste chinois Huang Yong Pong – un immense serpent qui serpente sous la puissante verrière du Grand Palais, ce grand vide fermé qui aspire les éclats du ciel – saisissent que les « pros » remplissent les vides quand ils ont renoncé à en valoriser leur plénitude. C’est qu’on prend les libres arpenteurs de ces espaces pour des imbéciles à qui il faut offrir un spectacle pour ne pas succomber au vide. Certes, les panoramas étaient des spectacles, mais on leur inventait des espaces appropriés : le célèbre passage des panoramas, le panorama construit par Prévost et Thayer en 1807 entre le boulevard des Capucines et la rue Neuve-Saint-Augustin, ou bien encore le néorama de Pierre Alaux. Les panoramas sont comme des manèges dans les foires, ils exigent une architecture qui les accueille, c’est pourquoi il est ridicule d’aliéner des espaces pour ériger des panoramas « qui s’y trouvent mal »… Revenir au panorama est une excellente chose mais pas n’importe où. Visiblement, cela fait « mal au cœur » de la Cour carrée.

Références

Pour accéder à la version PDF du numéro de la revue Tous Urbains, n°15

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La Cour Carrée du Louvre

Informations sur l’exposition Panorama d’Eva Jospin, plasticienne