Les Zabbalîn du Caire

Olivier Mongin, janvier 2014

Tous Urbains

Cette fiche présente les chiffonniers du Caire, les zabbalîn, et leur rôle dans la gestion informelle des déchets de la ville, que ce soit en tant que recycleurs, exerçant le tri des déchets, ou comme constructeurs, construisant leur maison à partir des matières qu’ils ont récupérées.

Un territoire urbanisé doit composer avec ce qu’il comporte de propre et d’impropre. Or tout est conçu généralement dans nos villes pour faire sortir la saleté et les déchets à jeter sans que cela se voit et laisse de traces : en témoignent nos camions de poubelle de plus en plus clean. Si l’univers urbain produit des déchets, il doit les faire disparaître en cachette. Pourtant les zabbalîn du Caire, comme tous les chiffonniers moins médiatisés dans le monde entier, vont à l’encontre de cette affirmation : ils montrent, du fait de leur capacité de recyclage des déchets, que la ville formelle s’appuie sur des pratiques informelles bénéfiques à tous. Hugo a insisté dans les Misérables sur le fait que les villes devaient transformer leurs déchets en une matière première réutilisable et non pas les accumuler dans de grandes poubelles. Des pratiques informelles des zabbalîn du Caire - 100.000 chiffonniers qui assurent l’évacuation des quelques 10.000 tonnes de déchets produits quotidiennement par la capitale égyptienne -, on peut tirer des leçons quasi anthropologiques.

Tout d’abord, les zabbalîn sont des recycleurs qui exercent le tri des déchets : ce qui est jeté dans la rue, ce qui est inutilisé, tous les restes qui rappellent que les friches ne sont pas qu’urbaines et concernent aussi les vêtements, la nourriture, les papiers, les livres, les objets techniques… Ce sont ensuite des constructeurs puisque, dans le cas du village souterrain qu’ils ont érigé aux abords du Mukkatam aux confins du Caire, ils ont créé leurs propres abris et logements en durcissant la matière des déchets. Autant de points montrant que les zabbalîn traitent par des pratiques informelles les déchets que la ville officielle tente de s’approprier proprement.

C’est la raison pour laquelle l’histoire récente des zabbalîn, principalement des chrétiens de Haute-Egypte sous la tutelle des musulmans des oasis, a mal tourné quand on a voulu, en 1999, les rendre propres en les professionnalisant et en les impliquant dans un processus économique plus contrôlé. La gestion de leur activité ayant été déléguée à des sociétés privées, on leur a imposé des licences d’exploitation et ceux qui en étaient dépourvus se sont vu interdire l’entrée en ville avec leurs carrioles tractées par des ânes. Ensuite, au printemps 2009, on a exigé, en raison de la grippe porcine, qu’ils abattent les porcs qui consommaient les déchets organiques dans les collines de détritus où ils entreposaient les poubelles cairotes. Les zabbalîn informels n’ont pas réussi à rentrer dans le dispositif trop formel et contrôlé par le marché, ce qui laisse bien entendre que le formel et l’informel forment un couple que l’on ne dissocie pas si aisément. Reste que le tissu social lié à des pratiques bien rodées de collecte et de recyclage a été profondément déstructuré. Et pour cause : le formel a sa part d’informel et l’informel ne s’accorde pas spontanément à l’univers formel et aux décisions politiques destinées à le rendre propre et contrôlable.

Références

Pour accéder à la version PDF du numéro de la revue Tous Urbains, n°5

En savoir plus

FLORIN B. 2011. Espaces de vie, espaces enjeux. Entre investissements ordinaires et mobilisations politiques. Sous la dir. de Y. Bonny, S. Ollitrault, R. Keerle; Y. Le Caro, Presses universitaires de Rennes, pp.129-144.