Le logement des personnes en souffrance mentale

Un problème trop peu pris en compte dans les politiques de logement

Pascale Thys, 2012

La problématique des personnes en souffrance mentale est complexe. Complexe parce que nous avons peu de repères pour comprendre et agir vis-à-vis de ces personnes, complexe parce que leurs difficultés engendrent de nombreux problèmes dans leurs vies quotidiennes pour elles. Parmi ceux-ci, nous nous sommes intéressés à la question de l’habitat, du logement. En effet, de nombreux intervenants sociaux se disent démunis face à la montée importante du nombre de personnes en souffrance mentale qui ont des problèmes de logement, voire qui se retrouvent à la rue. Nous tenterons de balayer quelques constats de terrain qui ont été posés ainsi que des pistes de solution pour des politiques prenant davantage en compte ces citoyens « comme les autres ».

Petite définition du phénomène de maladie mentale et de son ampleur1

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit la santé mentale comme « un état de bien-être dans lequel l’individu réalise ses propres capacités, peut faire face aux tensions ordinaires de la vie et est capable de contribuer à sa communauté ». Selon l’OMS, plus d’une personne sur quatre souffre ou souffrira d’un trouble mental au cours de sa vie (prévalence vie entière) et environ une sur dix est ou sera atteinte d’une maladie mentale à un moment donné (prévalence ponctuelle).

Ces troubles renvoient à des classifications diagnostiques s’appuyant sur des critères et des actions thérapeutiques ciblées. Il existe non seulement plusieurs grilles de classification, mais encore elles évoluent au fil du temps, ce qui rend les analyses tendancielles difficiles. Il s’agit par exemple du DSM-IV qui fournit des descriptions claires de catégories diagnostiques. L’OMS retient cinq maladies mentales parmi les dix pathologies les plus préoccupantes pour le XXIe siècle :

  • schizophrénie,

  • troubles bipolaires,

  • addiction,

  • dépression

  • et trouble obsessionnel compulsif.

Selon les spécialistes, il y a urgence car les estimations indiquent que le bilan des personnes atteintes de souffrance mentale devrait fortement s’alourdir dans les prochaines années, avec une augmentation de 50 % de la contribution des maladies mentales à charge de morbidité d’ici 2020. La situation des jeunes générations est, semble-t-il, particulièrement préoccupante.

Nos travaux (à Habitat et Participation en Belgique2) nous ont amenés à considérer que ce phénomène touchait énormément les pays du Nord (Europe - États Unis d’Amérique), se traduisant au niveau de l’habitat par une recrudescence du mal logement et du sans-abrisme en lien direct avec les problèmes de santé mentale. Ceux-ci sont tout à la fois cause et effet d’un certain mal logement dans nos pays.

Les problèmes de logement : des facteurs qui se renforcent mutuellement

  1. Le refus des hôpitaux psychiatriques de continuer à accueillir sur le long terme des personnes en souffrance mentale qui ne sont pas en situation de crise, à la fois pour des raisons de réduction budgétaire, mais aussi parce que ce n’est pas forcément une solution de long terme pour ces personnes. Certains parlent d’avoir remis les “fous dans la ville”.

  2. Le fait de vivre dans des conditions d’extrême précarité, voire de faire des passages « à la rue » crée des déséquilibres (repères physiques, repères spatiaux, repères sociaux, etc.) qui entrainent des problèmes de santé mentale chez les personnes qui les subissent.

  3. Les intervenants sociaux ne sont pas médecins de formation et n’identifient pas forcément le problème de santé mentale que peut avoir la personne qu’ils accompagnent. Ils proposent dès lors des situations de logement qui ne tiennent pas compte des problèmes de crise, de double diagnostic, de déni, etc.

  4. Enfin, il est clair que le malade mental, même léger, fait peur. S’il se déclare comme tel à un propriétaire, celui-ci a de fortes chances de lui refuser l’accès à un logement. Les personnes en difficultés vont donc cacher leurs problèmes ou leurs souffrances d’origine mentale et, en cas de difficultés, le propriétaire va se retrouver avec des non paiements de loyer ou un départ à durée indéterminée sans comprendre la cause du phénomène. Ce sera l’occasion de casser le bail ou de mettre la personne en très grande difficulté de retrouver son logement. Le voisinage ignorant le problème pourra renforcer le propriétaire dans son choix. A ces quatre facteurs que nous avons pu observer lors de nos travaux, la FEANTSA3 en ajoute un cinquième qui serait :

  5. L’augmentation des violences domestiques, créant des phénomènes de troubles mentaux pour ceux qui les subissent (principalement les femmes).

Comme on peut bien le comprendre, le mal logement, voire l’absence de logement est tout à la fois cause et conséquence des phénomènes de souffrance mentale des personnes. C’est aussi ce que montre une étude menée récemment à Barcelone par Joan Uribe Vilarrodona4. Il a montré qu’il existait un lien direct entre le sans-abrisme et la qualité et le nombre d’heures de sommeil, les troubles mentaux (stress, anxiété et peur) ainsi que les maladies chroniques neurologiques et musculo-squelettique. Il rappelle que les sans-abri ont tendance à demander une aide médicale uniquement en période de crise, ce qui limite la continuité des traitements.

Un cadre conceptuel qui permet de mieux situer le débat : le chaînon manquant5

Le schéma suivant va nous permettre de positionner le débat lorsque l’on parle du logement des personnes en souffrance mentale. Une personne (en souffrance mentale) a d’autant plus besoin de soins médicaux et d’accompagnement social que son degré d’autonomie sera faible, d’où les trois angles de notre triangle. Par exemple, une personne disposant de 0 % d’autonomie aura sans doute besoin de 100 % de soins médicaux et de 100 % d’accompagnement (social).

Aider les personnes en souffrance mentale
Pascale Thys, 2012

Le second schéma montre ce que les intervenants médico-sociaux identifient sur le terrain. Selon eux, il existe d’un côté une frange de personnes en très grandes difficultés qui accèdent aux divers services d’aide et, de l’autre, une frange de la population dont les problèmes ne requièrent que peu d’aide, quelle qu’elle soit. Au final, la population difficilement prise en charge à ce jour est celle qui se situe entre ces deux « extrêmes » : les personnes peuvent vivre de manière autonome, mais auront besoin – à un moment ou un autre – d’un véritable encadrement important au niveau médico-social.

Ce sont ces personnes-là qui vivront de manière cyclique des problèmes de mal logement. Ce sont ces personnes pour lesquelles des systèmes devraient être mis en place afin qu’une aide soit possible au moment opportun (et pas en continu).

Ces personnes, livrées à elles-mêmes, que l’on retrouvera aussi dans nos rues, vivent une double exclusion :

  • celle liée à leur problématique de santé mentale,

  • renforcée par celle liée à la criminalisation de la pauvreté et la stigmatisation d’un passage à la rue.

La situation des jeunes est ici aussi à souligner : de nombreux jeunes qui souffrent de mal être psychique, voire de souffrance mentale (ce qui n’implique pas qu’il y ait « maladie mentale ») vont soit se retrouver dans des situations d’errance, soit dans des habitats « légers » ou des squats.

Les lacunes des dispositifs actuels

Dans le cadre de nos travaux (INTERREG IV), intervenants médico-sociaux belges et français se sont mis d’accord pour identifier les lacunes suivantes dans leurs cadres sociétaux respectifs :

  • Les personnes relativement autonomes n’ont souvent pas accès aux soins de santé et accompagnement social au logement minimum qui leur sont nécessaires car elles sont considérées comme « trop » autonomes !

  • La notion de continuité dans les dispositifs est déficitaire. Nous avons constaté des manques en termes de logements qui permettraient aux personnes de rester dans ceux-ci lorsque leur état s’améliore. Trop de dispositifs sont à titre transitoire et tout déménagement est vécu comme une source supplémentaire de stress.

  • Lorsque les personnes ont un degré d’autonomie important, ce qu’elle recherche, ce n’est pas un logement temporaire, mais un habitat où rester, vivre, s’ancrer dans un environnement épanouissant… Mais avec un dispositif susceptible d’être actionné en temps de crise.

Une liste de recommandations pour le monde politique6

Dans sa revue, la FEANTSA explique les avancées européennes face à ces questions. « Dans le domaine de la santé mentale, suite à une consultation menée en 2006, un Pacte européen sur la santé mentale et le bien-être a été lancé en juin 2008 par la Commission européenne, la Présidence slovène et le Bureau régional européen de l’OMS. Tout en reconnaissant les défis à venir, on appelle dans le Pacte à un partenariat (volontaire) d’action dans cinq domaines prioritaires, dont l’un est lié à la stigmatisation et à la discrimination. Les signataires s’engagent à contribuer à la mise en œuvre du Pacte via l’échange d’informations, l’identification d’exemples de bonnes pratiques et l’élaboration de recommandations et de plans d’action. Des conférences thématiques ont été organisées pour diffuser les résultats pertinents et pour sensibiliser aux différents aspects impliqués, alors qu’un Mental Health Compass en vue d’agir sur la santé mentale et le bien-être a été créé afin de rendre les informations utiles disponibles en ligne7».

Nos travaux nous ont amené à formuler très concrètement une série de recommandations présentées aux responsables locaux et régionaux de nos pays respectifs fin 2010. Ces pistes ont été co-élaborées, dans le cadre de ces rencontres INTERREG IV, avec des travailleurs sociaux, des travailleurs médicaux ainsi que les associations de familles des personnes en souffrance mentale (UNAFAM et SIMILES).

1-Un encadrement sécurisant, sur la durée, dans un logement adaptable

Obtenir cet encadrement, pour les personnes en souffrance mentale, peut revêtir divers aspects. Le groupe de travail en a retenu trois :

  • identifier un référent médico-social connu de la personne et appelable en cas de besoin ;

  • privilégier – même de manière temporaire – des solutions de logement collectif ;

  • limiter au maximum les déménagements, source de grand stress.

L’accompagnement de ces personnes doit se réaliser dans la durée pour être efficace !

2-Une ouverture vers l’extérieur

Développer des habitats « mixtes », c’est-à-dire où tout le monde pourrait se retrouver, y compris les personnes en souffrance mentale, de manière non stigmatisante. Il est important de proposer des activités à ces personnes, des activités qui les fassent « sortir » des structures sécurisantes. Il est également important que le voisinage soit sensibilisé aux problèmes potentiels de ces personnes, afin de leur venir en aide en cas de nécessité plutôt que de les rejeter lors d’une crise.

3-Habiter à la carte et durablement

Mettre en place une continuité entre les « offres » de logement pour les personnes en souffrance mentale. Il faut éviter le fameux « chaînon manquant » en créant des passerelles entre les dispositifs. Habiter à la carte signifie aussi pouvoir être dans un logement pour une durée longue, avec un encadrement social qui persiste dans la durée car, selon toute probabilité, la personne aura tôt ou tard besoin de cette aide externe. Proposer au sein d’un même habitat des logements individuels et des logements collectifs rencontre un vif succès.

4-Travail en réseaux et partenariats

Au-delà des définitions de ces termes, voire de leur instrumentalisation, il est intéressant de noter le grand souhait de la part des intervenants de travailler en réseaux. Ils entendent par là un réseau de professionnels, où la famille peut tenir une place, qui fonctionne avec certains codes (tel que le secret partagé) et qui a pour objectif de trouver des solutions innovantes là où une approche individuelle, sectorielle se trouve en absence de solution.

5-La famille et les aidants au cœur du dispositif

Les familles et les proches ont bien souvent l’impression d’être mis hors des dispositifs d’aide. SIMILES et UNAFAM, associations de parents et amis de personnes en souffrance mentale, ont développé le concept de « psychiatrie citoyenne » qui consiste à permettre à des non professionnels de se former suffisamment pour pouvoir intervenir en cas de nécessité. Et pourquoi pas imaginer des logements où les familles puissent être accueillies pour un séjour gratuit et temporaire, leur permettant de s’immerger dans le parcours thérapeutique de leur proche et de se former à la « psychiatrie citoyenne ».

1 Travaux INTERREG IV de rencontres entre travailleurs sociaux belges et français depuis 2004 et réalisant des accompagnements sociaux en matière de logement pour les personnes en difficultés. Conclusions des travaux INTERREG 2011 sur l’accompagnement social en matière de logement des personnes en souffrance mentale.

2 Habitat et participation

3 Travaux au sein du groupe « santé mentale » 2010–2012 à Habitat et Participation (familles et proches de personnes en souffrance mentale qui tentent de mettre en place des formules d’habitat collectif).

4 Joan Uribe Vilarrodona (juribe@ohsjd.es) est directeur des services sociaux Saint Jean de Dieu (Source = magazine FEANTSA 2011).

5 Magazine FEANTSA printemps 2011 : la santé des personnes sans domicile : franchir les barrières.

6 Cf nos travaux INTERREG IV.

7 Magazine FEANTSA printemps 2011 : La santé et l’exclusion liée au logement : une approche globale.

Références

BIBLIOGRAPHIE

SITOGRAPHIE

• Site Internet de la FEANTSA

• Site Internet de l’UNAFAM

• Site Internet de SIMILES

• Site de l’Union européenne sur la santé mentale

En savoir plus

Pour consulter le PDF du numéro 7 de la collection Passerelle