Hidroaysén, projet chilien de 5 méga-barrages au sud de la planète

Manuel Marin, 2013

Cette fiche présente un projet de barrages au Chili, objet de controverse entre écologistes et gouvernement. Ces derniers défendent leurs objectifs en matière de politique énergétique mais sont critiqués sur leur tendance à favoriser les entreprises privées au détriment des enjeux environnementaux.

Le 9 mai dernier, la Commission d’évaluation d’impact environnemental du gouvernement chilien a approuvé la construction de 5 barrages au sud du Chili, dans le cadre du projet dénommé Hidroaysen. Les lignes de transmission, dont l’approbation est toujours en attente, traverseraient plus de deux mille kilomètres de territoire pour amener l’énergie au Système interconnecté central (SIC). Les écologistes ont élevé la voix pour signaler que la construction de ces barrages créerait des conséquences environnementales irréversibles, en soulignant le fait que les lignes de transmission du projet traversent des sites protégés. Les autorités, pour leur part, ont appuyé la décision de la Commission et affirment qu’elle respecte la législation et la politique environnementale en vigueur, mise en application au cours des quatre derniers gouvernements. Cette politique a été qualifiée d’insuffisante et myope par les partisans des énergies renouvelables, qui déclarent que l’énergie dont le Chili a besoin pourrait être produite à partir de méthodes moins pernicieuses et également efficaces du point de vue technique et économique. La discussion est d’actualité au Chili et divers groupes ont manifesté dans les rues. Une nouvelle politique énergétique pour le Chili pourrait voir le jour à l’issue de cette discussion.

La Commission d’évaluation d’impact environnemental du projet Hidroaysen était composée de 11 fonctionnaires y compris le gouverneur et le secrétaire régional du Ministère de l’énergie. Ils ont voté le 9 mai 2012 en faveur du projet et de la construction des barrages. Hidroaysen est un projet de Colbun et Endesa - deux des trois entreprises de génération d’énergie les plus importantes du Chili, possédant 74 % du marché. Les études prospectives ont commencé en 2005 pendant le gouvernement de Ricardo Lagos. L’objectif est de construire et de mettre en exploitation 5 barrages, 2 dans le fleuve Baker et 3 dans le fleuve Pascua, et ainsi inonder 5.190 hectares de terrain. Le projet a été approuvé sous trois conditions, à savoir : le suivi des œuvres doit être effectué par un organisme indépendant expert en matières environnementales ; les tarifs de consommation électrique seront réduits de 50 % pour les habitants de la région ; Hidroaysen sera le responsable du programme de tourisme pour la région d’Aysén. Le sujet des lignes de transmission n’a pas été abordé par la Commission et l’approbation ou désapprobation des lignes dépendra d’une décision ultérieure.

Si le chemin de transmission était construit, il aurait 2.270 kilomètres de longueur et traverserait des parcs nationaux, des réserves naturelles, des sites prioritaires de conservation de la biodiversité et des zones humides, entre autres. Les tours, de 70 mètres de hauteur, seraient placées tous les 400 mètres en contournant la géographie. Étant donnée la condition sismique du Chili, une ligne de cette magnitude serait difficile à maintenir, commentent les voix contraires au projet. Le Conseil de défense de la Patagonie, organisme qui regroupe plus de 80 organisations dans les secteurs social et environnemental, estime que 23.000 hectares subiront la déforestation liée à la construction de la ligne de transmission de Hidroaysén (2.300 kilomètres de longueur par 100 mètres de largeur qui font la taille de la tour), ce qui fera plus de quatre fois la surface de terrain inondé par les barrages. Le 20 juin 2011, la Cour de Cassation de Puerto Montt, une ville située à mille kilomètres environ au nord du site de construction des barrages, a déclaré admissible le recours de protection présenté par un groupe de parlementaires contre la Commission d’évaluation d’impact environnemental de Hidroaysen pour avoir approuvé le projet. La Cour a décrété l’ordre de ne pas avancer, ce qui maintient les œuvres en attente.

L’avancée de la politique environnementale au Chili est relativement récente et date des premiers gouvernements de la coalition de partis de centre-gauche « Concertación ». La Commission nationale de l’environnement (CONAMA) a été créée en 1990 pour régler et coordonner les institutions existantes dans le domaine et surtout pour faire face au grave problème de pollution affectant la ville de Santiago de Chile. La CONAMA a laissé sa place en 2010 au Ministère de l’environnement. Ce ministère coordonne aujourd’hui des commissions spécialisées qui prennent les décisions en matière environnementale, appuyées par des équipes d’experts scientifiques et de représentants des ONGs, du gouvernement, des entreprises et des salariés. Les commissions approuvent ou rejettent un projet à partir des études d’impact environnemental qui sont financées par l’entreprise qui propose le projet. Les études suivent le Règlement du système d’évaluation d’impact environnemental formulé dans la loi.

Une partie des critiques contre la politique environnementale chilienne porte sur la forme. Le système ne garantit pas l’impartialité des décisions prises par les commissions ; les études d’impact ne sont pas indépendantes et les membres qui ont le droit de vote sont des fonctionnaires gouvernementaux. Il y a aussi de fortes critiques sur le contenu de certaines normes. Le « Code des eaux » de 1981 accorde la propriété des eaux aux secteurs privés par ordre d’arrivée, gratuitement et à perpétuité ; il a été reformulé en 2005 pour éviter l’accumulation et la non-utilisation des eaux adjugées. L’application du « Code des eaux » permet aux entreprises d’utiliser de grands flux au fonctionnement de méga-barrages. La réglementation et composition du marché électrique chilien favorisent également la production hydraulique à grande échelle : dans un système où l’énergie est achetée au coût de production de la centrale la plus inefficace, les centrales hydrauliques, très efficaces, peuvent faire gagner beaucoup d’argent à leurs propriétaires. Hidroaysén a été qualifiée comme un projet qui naît d’un intérêt économique privé, en profitant de conditions environnementales et d’une législation favorable, et qui ne répond pas aux vrais besoins énergétiques du pays. Ces besoins, d’après ceux qui soutiennent cette position, seraient déjà couverts par les projets approuvés en dehors de Hidroaysen.

La plupart de ces projets correspondent à des centrales hydrauliques de grande échelle, mais il y a aussi l’énergie éolienne, la biomasse, la géothermique et, dans une moindre mesure, l’énergie solaire qui commencent à émerger (l’hydraulique de petite échelle l’est depuis déjà un moment). Une étude de l’Université Federico Santa María et de l’Université du Chili estime que les énergies renouvelables pourraient apporter une puissance totale d’environ 190.000 GW au Système interconnecté central, ce qui correspondrait au 84 % de la demande en électricité estimée pour 2025. Certaines voix proposent le développement de ces énergies renouvelables comme alternative aux méga-projets hydrauliques tels que Hidroaysen et soutiennent que celui-ci a été approuvé sans faire une vraie réflexion sur les enjeux énergétiques auxquels le pays se verra confronté d’ici 20 ou 30 ans. Elles estiment que le Chili manque d’une politique énergétique à long terme, construite sur des bases solides et qui appliquerait les idées modernes du développement durable et de l’écologie industrielle.

L’écologie industrielle met en question le projet Hidroaysen sous plusieurs angles. Le premier serait sans doute l’énorme distance qui existe entre les ressources naturelles et les points de consommation : presque la totalité de l’énergie produite par Hidroaysen ne sera pas consommée dans la région, mais à 2.000 km au nord. Une deuxième faiblesse est l’absence d’industries complémentaires dans la zone avec lesquelles établir de biocénoses industrielles et ainsi générer une économie circulaire. Le projet ne fait pas partie d’un cadre conceptuel cohérent mais plutôt d’une initiative isolée. Finalement, les matériaux comme le savoir-faire ne seront pas produits dans la région mais proviendront de l’extérieur, ce qui risque d’empêcher le développement local, de produire des inefficacités énergétiques. Le projet semble conçu par imitation d’autres développements et sans prise en considération la réalité locale.

Sources