Le renouveau de l’advocacy planning. Planifier et plaider pour les habitants dans la ville compétitive.

Agnès Deboulet, 2018

Alternative Pour des Projets Urbains Ici et à l’International (APPUII), Centre Sud - Situations Urbaines de Développement

Cette introduction ne saurait débuter sans remercier la Maison des Sciences de l’Homme qui a accueilli la journée d’études “advocacy planning” et sans rappeler le soutien du Réseau SUD et du Lavue à cette organisation ainsi que C. Lafaye. L’instauration de nouvelles formes de gouvernance, notamment métropolitaines (Lefebvre, Roseau, Vitale, 2013) et les contradictions croissantes du développement urbain – avec la montée en force incontestable des inégalités socio-économiques et territoriales1 – ont permis de voir l’émergence de formes renouvelées de contestation de l’ordre urbain et, notamment, des projets urbains, petits, grands ou “méga”, projets de renouvellement urbain, de rénovation urbaine ou de planification non concertée. Aussi il nous importe dans le cadre de cette publication de passer en revue les formes actuelles de ce qui peut relever de l’advocacy (planning), de regarder ses variations et surtout ce que cette forme de coopération entre acteurs de terrain et professionnels ou chercheurs apporte à la compréhension des enjeux des territoires et à la montée en capacité d’agir. Cette intention s’est faite jour dans le cadre du développement de recherches-action et de recherches citoyennes auxquelles nous avons participé ces dernières années avec K. Mamou (voir Collectifs hybrides et outils collaboratifs numériques dans les alternatives urbaines) et qui ont notamment été associées à la formation de l’association Appuii avec d’autres collègues et amis, universitaires ou habitants.

Le glissement de l’advocacy vers les questions urbaines (mais non sa réduction) se produit dans les années 1970 (Davidoff, 1965). Il s’est fortement implanté dans les lieux de forte ségrégation aux Etats-Unis et apparait également dans les mobilisations d’architectes et de socio-anthropologues vivant aux côtés des communautés d’habitants des barrios ou quartiers populaires, notamment au Pérou (Redfield Peattie, 1968). L’advocacy planning consiste alors à faire cause commune en mettant en avant d’autres armes que celle de la protestation de masse. Ces formes sont alors celles du plaidoyer, c’est-à-dire celles de l’aide à la formulation de revendications, de l’assistance juridique, voire juridictionnelle. Le travail d’émancipation porté par l’advocacy planning se caractérise par le « faire avec » et l’étayage de compétences plutôt que la substitution ou la délégation.

Dans toutes les sphères de la société civile organisée on assiste à une transformation des modes de contestation par appropriation du vocabulaire et du registre d’accès aux droits. Mais plutôt que de revendiquer simplement l’accès aux droits, l’advocacy planning pose d’abord le socle d’une réflexion en termes de justice, comme le souligne B. Lipietz dans une table ronde, les formes actuelles de mobilisation, dont il est question ici, s’inscrivent dans une volonté de correction d’une planification ou d’un urbanisme jugé injuste. On pourrait dire aussi que l’urbanisme ou que certains projets urbains sont mis en cause parce que porteurs ou renforçant des inégalités entre groupes sociaux et/ou entre territoires.

Plaider sa propre cause et devenir expert de sa cause sont devenus une forme courante d’expression de groupes militants jusque-là très peu entendus, des paysans sans terre (Thivet, 2015) aux habitants de quartiers précaires. Le plaidoyer en faveur des droits passe par l’usage du droit au singulier. Il se caractérise dorénavant aussi par le recours à des formes alternatives d’accès à l’information, de décodage de données et de mise à disposition comme le montre l’exemple de l’association Un Centre-Ville pour Tous à Marseille. Le plaidoyer est aussi porté par un certain nombre de groupes locaux et de professionnels engagés ou militants qui ont connu un renouveau depuis les années 2000, dans les villes des pays dits émergents, où la formation de professionnels des sciences sociales et de l’urbain est à la fois plus organisée et dispose d’une formation critique… Ce dossier propose une première exploration des logiques de ces « producteurs et penseurs de ville » alternatifs, soucieux de « travailler avec » plutôt que “pour” dans le travail de ré-invention du devenir des quartiers, de la ville et des espaces métropolitains. Les nouveaux contextes d’urbanisation dans les pays émergents pressent urbanistes et décisionnaires de changer leur compréhension des compétences et des capacités à agir des habitants/résidents et militent pour le renouveau et de la transformation de l’advocacy planning.

L’urbanisme alternatif est aujourd’hui en passe de redoubler les formes d’advocacy planning en mettant en place des outils collaboratifs susceptibles de mettre rapidement les groupes d’habitants en capacité d’administrer la preuve de leur présence et de leur capacité à appréhender le tissu urbain. On pense bien entendu à l’usage des logiciels libres tels que Open street map permettant des travaux vraiment collaboratifs entre squatters et urbanistes de terrain, (cf. Collectifs hybrides et outils collaboratifs numériques dans les alternatives urbaines). De plus, ces travaux s’ancrent sur des études produites par des organismes transnationaux et des groupements tels que, en Egypte, Tadamoun et 10 tooba et avant lui l’initiative “Shadow ministry of housing” qui mettent à disposition d’un large public des données inédites sur les inégalités, la distribution spatiale et la répartition des services (notamment l’électricité). Leur patient travail de recension des évictions peut aider à orienter une partie du choix des options scientifiques et à qualifier l’ampleur des impacts des rénovations urbaines. L’adaptation des conceptions et pratiques de l’advocacy planning actuel à un urbain globalisé (Petit, 2010) est en particulier un des éléments les plus importants à prendre en considération, d’autant que ses acteurs sont aujourd’hui, eux aussi, influents dans les sphères internationales alternatives de réflexion sur l’urbain, appelant à une forte modération ainsi qu’à une modification de l’impact de la rénovation urbaine sur les tissus sociaux.

En Egypte, ce courant est porté par une “troisième vague” qui s’est formée juste avant la révolution (Ibrahim, 2014) et a bénéficié de la contestation du néo-libéralisme patrimonial, de la mise au chômage de nombreux jeunes professionnels dans les années post-révolutionnaires et de la convergence avec les comités populaires – ou ce qu’il en reste – des groupes communautaires et une dizaine d’initiatives qui vont de la préservation du patrimoine au développement durable (Ib.). C’est ainsi qu’a été créé Takween Integrated Community Development en 2009 qui fonctionne comme un bureau d’études avec une partie volontaire et d’engagement auprès des groupes habitants et Cluster qui a redonné sa noblesse aux quartiers “informels” en rendant publique sa collecte de données, etc.

Cependant, les interventions nombreuses d’architectes engagés sur les terrains des bidonvilles français qui ont ré-emergé depuis une quinzaine d’années notamment en Ile de France et à Marseille, sans avoir eu à connaître les travaux sur l’advocacy planning ni les réalisations des collègues du Moyen-Orient ou d’Amérique latine retrouvent la voie d’un questionnement proche sur l’accompagnement.

Comme expliqué précédemment, l’advocacy planning apparaît dans un contexte nord-américain marqué par de violentes inégalités et par des opérations de zonage élitistes ou de rénovation urbaine brutale de quartiers dégradés. Le professionnel engagé, souvent architecte ou urbaniste, est appelé par “les communautés” pour traduire leur demande et plaider leur cause auprès des décideurs. Dans cette vision pionnière, l’urbanisme “pluriel” doit faire contrepoids à l’urbanisme standardisé, réglementaire, descendant, pour inclure les points de vue de tous les acteurs concernés mais aussi faire levier en proposant de vraies alternatives. Au lieu de se focaliser exclusivement sur la forme, l’intervention est alors vue comme un moyen de réintroduire le social et en particulier l’attention à “la justice sociale et raciale dans la formation en urbanisme” (Rao, 2012). La vision développée par Davidoff n’est pas celle d’une programmation linéaire mais inclut la nécessité, pour les communautés, de formuler clairement des options (politiques et sociales) dès le début du processus participatif. Cependant, comme le montre Rabinovich (2013), le phasage même du processus de projet pose problème et plutôt que de procéder par traduction des “savoirs citoyens” (Deboulet et Nez, 2013) ou savoirs d’usage, il vaut mieux mettre l’accent sur la “perlaboration collective” (Conan in Rabinovich, Ib.) de “mise à jour simultanée de la demande d’un groupe d’habitants et d’une réponse architecturale” (p. 296), pour produire un véritable savoir partagé. L’autre horizon de dépassement partiel de la planification “radicale” du type advocacy planning réside dans la généralisation – au moins formelle – des processus participatifs qui font cohabiter une assistance technique co-désignée avec les habitants et des tiers au service de la collectivité locale qui mettent en place les ateliers de participation, du moins en France. Au lieu d’un tiers médiateur entre les communautés et les pouvoirs publics, l’intermédiation engagée ou citoyenne qui renouvelle l’advocacy planning se trouve face à l’importance du secteur privé et à une pluralité d’acteurs et d’échelons territoriaux qui éprouvent des problèmes de coordination ou sont en concurrence, comme le montre le cas du “mille-feuille” institutionnel français. Par ailleurs les communautés ou collectifs d’habitants ont davantage pris la parole et la revendiquent de telle sorte que le tiers médiateur n’est plus mandaté pour “parler à la place de » mais pour élaborer un vocabulaire commun et un agenda partagé d’interventions.

En outre, que ce soit en Europe ou dans les pays émergents, le renouveau passe aussi par l’extension du vocabulaire des droits et ses emprunts aux droits humains notamment avec la pluralité de sens de la justice sociale. Les professionnels de l’urbain sont maintenant bien plus présents dans les villes des pays émergents qu’ils ne l’étaient même il y a 20 ans et ces nouveaux professionnels cherchent parfois des voies alternatives à la production exclusive pour une certaines strates de la société. Au Caire, Beyrouth, Istanbul et également dans les villes latino-américaines et asiatiques, ils.elles veulent aussi travailler à des villes plus inclusives, réintroduire le principe de justice dans l’urbanisme et travailler avec la grande majorité des citadins privée d’expression publique et pressurée par le recours massif à la “régénération urbaine” au détriment des pauvres et des commerçants de rue. A Beyrouth, le mouvement madinati (“ma ville”) a ainsi commencé en prenant position pour le maintien d’un espace public littoral face à un projet de privatisation de luxe conduit par de grands architectes internationaux. Le mouvement social est ainsi une forme qui peut dépasser les initiatives souvent isolées d’advocacy planning. Dans les situations autoritaires, l’advocacy planning demeure peut-être davantage présent, ou affirme une présence autrefois plus évanescente, car les “sans-voix”, les citadins non reconnus des quartiers précaires n’ont souvent d’accès direct aux pouvoirs publics que par les voies du clientélisme. La présence de tiers accompagnateurs, voire mandatés pour influencer la décision publique et recourir au droit est ainsi rendue impérative lorsque le quartier est menacé.

Le développement de l’informatique a également permis de fabriquer des outils de prise de décision et d’influence qui permettent parfois de décupler la cartographie participative, à l’échelle mondiale des villes tout comme cette pratique s’est développée pour tester la résistance ou les alternatives au risque environnemental (Burini, 2008). La co-production des données, leur mise à disposition lorsque la cartographie est utilisée pour un usage militant peut être un support de mobilisations collectives (Liagre, Nonjon, 2012) et permet de dé-singulariser les apports des territoires ségrégués ou menacés en devenant un outil de connaissance universel. Le texte de Khedidja Mamou prolonge cette réflexion en montrant précisément l’influence de la cartographe collaborative dans le renouvellement de l’advocacy planning.

Références

Deboulet Agnès, Nez Héloïse (dir), Savoirs citoyens et démocratie urbaine, Presses Universitaires de Rennes, 2013

Ibrahim Kareem, “Post-revolutionary urban Egypt: a new mode of practice”, in Egypte monde arabe, pp. 121-142, n°11, 2014, pp. 237-266

Lefebvre Christian, Roseau Nathale, Vitale Tommaso, “ Introduction. Les défis de la gouvernance

Métropolitaine” in Lefebvre C., Roseau N., Vitale T. (dir.) De la Ville à la Métropole. Les défis de la gouvernance métropolitaine, L’œil d’or, pp. 21-34. <hal-00973108> 2013

Liagre Romain et Nonjon Magali, Une cartographie participative est-elle possible ? Ressorts et usages de la « cartographie » dans les projets d’aménagement urbain, EspacesTemps.net, Textuel, espacestemps.net/document, Une cartographie participative est-elle possible ?, le 14.05.2012

Rao Matthew V., « Paul Davidoff and planning education: a study of the origin of the urban planning program at Hunter college », Journal of planning theory, 2012, 1 (3), pp. 226-241

Rabinovich Adriana, in Deboulet A., Jolé M. (dir.), Les mondes urbains. Le parcours engagé de Françoise Navez-Bouchanine, Paris, Karthala, 2013

Redfield Peattie Lisa, The view from the barrio, Ann Arbor, The university of Michigan press, 1968

Thivet Delphine, 2015/2, “Défense et promotion des “droits des paysans” aux Nations-Unies : une appropriation oblique de l’advocacy par La Via Campesina”, Critique internationale, n°67,

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