L’économie souterraine liée à la drogue dans les quartiers

Remi Dormois, mars 2013

Cette fiche est un extrait de l’article de M. Kokoreff1. Elle présente différents aspects de l’implantation du trafic de drogue sur un territoire et l’organisation locale et sociale qui en découle.

Le trafic, facteur de pacification des cités ?

Le paradoxe de l’économie des stupéfiants est qu’elle constitue, tout du moins en apparence, un facteur de paix sociale. Certaines familles ont un rôle modérateur de par la capacité à contenir le phénomène-drogue, et surtout à protéger la cité contre une situation explosive et autodestructrice qui pourrait apparaître si le trafic était le fait de personnes étrangères à la cité. Ne s’établit pas dealer qui veut n’importe où, surtout lorsqu’il s’agit de drogues dures. L’implantation de marchés illégaux implique dans la durée une maîtrise du territoire, c’est-à-dire une emprise sur les groupes qui le constituent, un contrôle des flux d’usagers habitant la cité ou venant de l’extérieur dont l’apparence peut facilement refléter le statut et nuire à ces activités illicites. Cela vaut particulièrement pour le trafic d’héroïne et de cocaïne : les usagers peuvent commettre des délits à proximité du plan afin d’assurer leur solvabilité, consommer sans attendre dans des lieux publics ou des parties communes, y abandonner leurs seringues pour les injecteurs. Par ailleurs, un toxicomane est toujours plus intéressant qu’un autre type d’usager du point de vue des policiers : il est supposé commettre d’autres délits, être en mesure de déposer contre son fournisseur, plus facile à manipuler lors des gardes à vue. A contrario, cela explique que certains quartiers aient cherché à se protéger de l’arrivée de drogues dures susceptibles de nuire aux business déjà en place. C’est aussi de la sorte que l’on peut comprendre les mobilisations collectives contre des dealers d’héroïne, souvent mises en œuvre par des dealers locaux qui cherchaient là à éliminer des concurrents qui peuvent venir d’autres quartiers ou être des clandestins. Ces phénomènes peuvent se lire comme des tentatives de régulation et de reproduction des trafics illicites.

Mais il est d’autres modes de régulation interne du trafic. Les acteurs de ce dernier et les habitants des quartiers sont liés par tout un jeu d’interdépendances. Les intérêts économiques ne sont pas seuls enjeu. Il convient d’ajouter les liens qui se tissent sur la base de solidarité de quartier, de type intergénérationnel ou communautaire : repérer les gens qui vont mal, payer des restaurants ou des week-ends, envoyer des mandats à celui qui se fait prendre, aider sa famille, mais aussi avoir ou partager un territoire, protéger ceux qui sont dans le business sans y être nécessairement soi-même. Il apparaît qu’une bonne part de ceux qui se retrouvent dans la rue sont issus de l’immigration ou nés à l’étranger. Ce qui prime dès lors c’est moins une logique de type mafieuse qu’une solidarité plus forte des familles que celle qui prévaut dans les familles françaises.

Cela étant, cette pacification a son revers: les activités liées à l’approvisionnement, au transport, à la distribution et à la revente au détail sont-elles mêmes génératrices de violences. On pensera bien évidemment à cette spirale des règlements de compte qui accompagne l’expansion des revenus du trafic aux divers échelons du trafic. Encore que ces pratiques sont susceptibles de prendre de multiples formes : entre les pratiques qui relèvent du grand banditisme (contrat exécuté par des professionnels à rencontre de tel semi-grossiste ou intermédiaire qui n’a pas payé une livraison ou tarde à régler ses dettes), les luttes de territoires, les homicides ou violences exécutés à l’aide de fusils à pompe ou d’armes blanches suite à un différend entre dealers et revendeurs, les expéditions punitives menées par les jeunes d’une cité à rencontre d’une autre suite à une arnaque ou à des overdoses, les suicides déguisés (overdoses, défenestration), il existe une différence de nature. Par ailleurs, il y a dans les cités tout un ensemble de conduites violentes qui contribuent à établir une ambiance de violence et de peur : agressions physiques, dégradations matérielles, intimidations, menaces de représailles sur les proches, pressions, insultes. À mesure que l’on passe des règlements de comptes classiques à ces formes plus discrètes, les conduites violentes sont d’autant plus difficiles à objectiver que, fréquemment, elles ne dépassent pas l’enceinte des cités et ne font pas l’objet de plaintes. De plus, elles apparaissent comme sauvages et sans objet. D’ailleurs de façon régulière, la presse locale consacre des dossiers sous formes d’enquêtes au cœur des quartiers sensibles, mettant en exergue le manège des rixes et autres expéditions punitives. À ces affrontements sans raison véritable, selon la formule d’un policier, viennent répondre celle des jeunes: ce sont des embrouilles, ça ne s’explique pas.

Des micro-réseaux aux bandes organisées

Les représentations dominantes du trafic de stupéfiants supposent que l’existence de réseaux de trafiquants, fortement structurés à partir d’une organisation verticale, est la règle. Or, notre travail d’enquête conduit à nuancer cette vision de la réalité, en mettant en relief l’existence d’une multiplicité de micro-réseaux. Certes, c’est toujours un ensemble de personnes qui fait que la revente est possible dans une cité. Mais cela ne signifie pas qu’ils s’inscrivent dans un réseau structuré. La revente au détail de cannabis dans les cités pourrait illustrer ce constat : quelques jeunes revendent dans les halls ou les parties communes, avec l’accord de leurs pairs et/ou leur complicité afin de surveiller, filtrer, mettre en contact; l’approvisionnement se fait auprès d’un semi-grossiste, qui habite à proximité, selon des quantités qui peuvent aller de la savonnette de 250 grammes à quelques kilos.

Aujourd’hui, tous les indicateurs disponibles attestent d’une augmentation des quantités de cannabis mises en circulation sur le marché local. Ainsi, certains acteurs du trafic rencontrés en prison expliquent qu’une concurrence accrue entre petits revendeurs et une baisse des prix conduisent à une augmentation des quantités débloquées par les grossistes et achetées par les détaillants afin de maintenir leur marge bénéficiaire respective. Si les méthodes de travail ne semblent pas avoir beaucoup changées, par contre l’emprise et la prise de risques augmentent significativement.

Références

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