Développement soutenable et recyclage des lieux urbains

Claude Jacquier, 2008

Dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale (DPH)

Cette fiche est extraite des propositions pour le Conseil européen des ministres de la ville, qui s’est tenu à Marseille le 25 novembre 2008.

L’auteur y définit le territoire comme un lieu en continuel recyclage, s’appuyant sur les piliers du développement soutenable, puis, il décrit 8 propositions de « recyclage » à mettre en œuvre.

Un territoire est un lieu («place» en anglais), un environnement, un espace physique, un endroit déterminé, porteur de références historiques, culturelles et symboliques, un «produit» et «construit» historique et social présentant des caractéristiques particulières : échelle, patrimoine, type de bâti et d’ordonnancement urbain, un positionnement (être-là, dasein) substituable à aucun autre dans la ville. Cet espace peut être caractérisé par ce qu’on appelle l’esprit du lieu (genius loci). Ce lieu dans sa dimension physique et environnementale peut être transformé et il peut être détruit. Ce n’est pas un espace clos. On passe ainsi d’un lieu à un autre par des espaces de transition qui peuvent être aussi des discontinuités, des limites et des frontières dont il faut tenir compte tout particulièrement en matière de développement soutenable (par exemple ruptures de charges et coûts énergétiques, coûts sociaux et politiques en cas d’affrontements)1. A ces articulations entre les lieux à une même échelle territoriale (distribution des quartiers dans la ville) s’ajoutent des interrelations selon différents niveaux (quartier, commune, métropole, région urbaine) faisant jouer différentes logiques et différentes compétences qui occasionnent souvent des négociations et des coûts de transaction (mise en œuvre de la substituabilité)2.

Ces lieux peuvent faire l’objet de processus de dévalorisation physique et technique, de processus d’obsolescence réelle ou symbolique par rapport à d’autres espaces mieux achalandés (confort des logements, architecture et agencement urbain), mieux positionnés dans la ville (localisation, dessertes services) et donc mieux valorisés dans la hiérarchie des formes urbaines. Certaines représentations normatives, souvent caricaturales et parfois euphémisées ont été associées à ces territoires urbains tant stigmatisés (ghettos, quartiers en crise, quartiers sensibles, distressed or deprived areas, quartiers sensibles, etc.), représentations qui s’appuient sur la prise en compte de quelques-unes des caractéristiques intrinsèques négatives des lieux et des milieux mais laissant de côté leurs aspects positifs. On peut aussi voir dans ces quartiers des territoires urbains «délaissés», qualificatif emprunté notamment au vocabulaire de la voirie, territoires en attente de nouveaux usages et de nouveaux positionnements possibles au sein des régions urbaines pour peu que celles-ci connaissent de nouvelles conditions de développement en raison des défis écologiques3. Bref, fondamentalement les territoires d’une région urbaine, d’une ville ou d’un quartier doivent être considérés comme composés de lieux en continuel recyclage soumis qu’ils sont à des dynamiques «spontanées» ou à des stratégies délibérées.

De nombreuses stratégies visant ces quartiers ont mis l’accent sur leur régénération nécessaire, l’objectif assigné étant de faire ou de refaire de ces quartiers des territoires comme les autres par des programmes et projets de régénération physique (hardware) qui souvent se sont peu souciés des aspects environnementaux et écologiques (dimensions longtemps négligées), ni bien sûr des autres composantes de ces territoires (le social d’une part, l’économique et l’institutionnel de l’autre). Cette option ciblée uniquement sur la composante «lieu» dans sa dimension physique a souvent été un échec. En particulier, dans de nombreuses villes européennes, ces stratégies ont abouti à des processus de gentrification qui ont accentué les mécanismes de fragmentation sociale des territoires urbains et détruit leur écologie donnant naissance à des caricatures de ville (par exemple, la muséification des centres anciens de nombre de villes européennes). Dans de nombreuses villes européennes, régénération physique des quartiers et agenda 21, parce qu’ils ont été pensés et mis en œuvre à des échelles et à des niveaux différents, se sont souvent ignorés quand ils n’ont pas générés des logiques de développement contradictoires dommageables pour la cohésion des villes.

Les options possibles concernant le recyclage des lieux urbains :

  • Prendre en compte les limites, les frontières et les discontinuités entre les lieux urbains tant en ce qui concerne les transferts de valeurs (transport, mobilité, interconnections, télécommunications, télé-activité, etc.) qu’en ce qui concerne la dimension symbolique de la ville et les risques de conflits et d’affrontements (lutte contre les « gated communities » et les « ghettos »).

  • Maîtriser la suburbanisation des métropoles génératrice de gaspillage foncier et de ressources énergétiques. Promouvoir la ville compacte et la réalisation d’éco-quartiers à impact démonstratif, soit par des réalisations in-extenso, soit par un recyclage des lieux déjà urbanisés. « Faire avec » la ville déjà-là dans un souci de préservation, d’efficacité et d’économie devrait être un principe de base du développement urbain..

  • Éviter de concentrer la mise en œuvre de stratégies de régénération urbaine uniquement sur la dimension physique au détriment des dimensions sociales, économiques et institutionnelles. Mettre en place des mesures visant à permettre l’accès à la ville pour tous (programmes de logements sociaux, d’équipements et de services accessibles aux plus démunis).

  • Mieux articuler approche environnementale (écologique) et logique de régénération physique, architecturale et urbaine.

  • Intégrer les objectifs de maîtrise des changements climatiques avec l’introduction de normes élevées en matière d’économie d’énergie et d’émission de polluants (modernisation des réseaux et augmentation des rendements énergétiques). Les émissions de gaz à effet de serre sont largement le résultat d’activités qui se déroulent en ville (transport, chauffage et climatisation des bâtiments, production, échanges et consommation). Utilisation des énergies renouvelables (solaire, photovoltaïque, éolien, hydraulique, etc.). Limitation des emballages générateurs d’inflation des ordures ménagères et généralisation du tri sélectif.

  • Développer une stratégie de l’eau dans la ville. Maîtrise de l’usage de l’eau potable (une pénurie prévisible plus certaine et plus grave que la pénurie de pétrole pour l’avenir de l’humanité), protection des nappes phréatiques par limitation et contrôle drastiques des rejets d’effluents urbains, mise en œuvre de politiques novatrices en matière d’assainissement (mettre fin à l’option « tout à l’égout »). Lutter contre l’imperméabilisation des sols, facteur de crues et d’inondations. Renforcer la protection des digues et des berges. Valorisation douce des fleuves et rivières dans les villes.

  • Préserver la biodiversité (faune et flore de la ville) et la diversité des cultures urbaines. Favoriser les métissages et les hybridations des modes de vie afin de lutter contre les risques de repli sur soi des communautés.

  • Réflexion à conduire sur les indicateurs concernant la qualité du cadre de vie. Principe d’évaluation (accountability) des politiques et des programmes mis en œuvre. Introduire un indicateur de coût comparatif carbone (CCC) dans les biens et services produits et consommés.

1 NORBERG-SCHULZ, C. 1981. Genius Loci. Paysage, Ambiance, Architecture, Mardaga ; NORBERG-SCHULZ, C. 1997. L’art du lieu, Editions Le Moniteur ; BERQUE, A. 1999. « Milieu et architecture », Préface de l’ouvrage de Tadao Andô, La question du milieu. Réflexions sur l’architecture et le paysage, Edition Le Moniteur dans laquelle l’auteur établit la distinction entre topos et chôra.

2 PUMAIN, D. 2006. « Systèmes de villes et niveaux d’organisation », In Bourgine, P., Lesne, A., Morphogenèse. L’origine des formes, Belin, pp. 238-263.

3 JACQUIER, C. 2007. « Les territoires « délaissés », entre euphémismes et caricatures. Quelles prospectives possibles ?", In Territoires 2030 – Prospective et politique de la ville, n° 4, DIACT-DIV, 2ème semestre 2007, pp. 89-104.

En savoir plus