Lutte des habitants de Lille contre la réalisation d’une voie rapide en pleine ville.

Mise en place d’une structure de concertation entre les organismes publics et les habitants mobilisés pour obtenir un relogement adapté

François LEGRIS, 2005

Cette fiche propose un retour d’expérience de l’intégration de la population d’un quartier populaire dans les années 1980 dans le contexte de l’aménagement d’une voie rapide à Lille. Les résultats de cette expérience participative ont porté leurs fruits puisque 30 ans plus tard, des ateliers logement continuent d’exister à Lille réunissant aménageurs, décideurs et habitants.

Le contexte

Pour percer une voie rapide reliant les villes de Lille, Roubaix et Tourcoing, la Direction Départementale de l’Equipement (DDE) devait démolir 720 logements, occupés par environ 2 500 personnes, en pleine ville. Cette opération va traumatiser le quartier Fives (habitat ancien), un faubourg ouvrier de la ville de Lille, pendant 12 années de 1974 à 1986, pour 4 km de voie rapide.

Des opérations d’urbanisme (construction du métro, résorption d’habitat insalubre du secteur Alma-Jacquet, création du réseau de chaleur) conjuguées à la crise économique et la fermeture d’entreprises ont dégradé très fortement le tissu social du quartier et détruit une grande partie des circuits économiques de subsistances propres à une partie de la population Fivoise. L’opération qui touche le secteur de la voie rapide avec la démolition de 720 logements et de l’ensemble du petit commerce vient anéantir tout un pan du quartier.

Le déroulement de l’action

De 1974 à 1981, la DDE, maître d’œuvre de l’opération, a racheté les logements et exercé des pressions sur la population pour qu’elle quitte le quartier. La DDE a réalisé, avec le concours de l’Office Public d’HLM (OPHLM), la construction de 451 logements pour reloger les familles. Mais ce fut un échec partiel car, d’une part, l’OPHLM refusait d’y reloger les familles les plus modestes et de l’autre les familles concernées ne voulaient pas d’un habitat collectif inadapté à leurs réalités. Une centaine de familles en difficultés sociales et financières n’ont ainsi dans un premier temps pas été relogées. Personne n’en voulait et rien n’était prévu pour leur relogement. La DDE déterminée à conduire l’opération, a lancé des coups de force à l’encontre des populations : coupure des réseaux, expulsions très musclées avec le concours des forces de l’ordre… Cette pratique a révolté la population.

Une conscience collective s’est alors développée chez les habitants concernés, qui ont engagé des actions de mobilisation pour résister et faire valoir leur droit au relogement. Ils ont été soutenus par des militants de la Confédération Syndicale du Cadre de Vie (CSCV) et des travailleurs sociaux. La population s’est organisée avec des rencontres hebdomadaires et la réalisation d’une contre-enquête de recensement. Cette organisation a débouché sur la création d’une association d’habitants et l’engagement d’une phase de négociation pour sortir du conflit.

Mais le rapport de force était trop inégal entre l’association d’habitants et la DDE. En 1983 la Caisse d’Allocations Familiales (CAF) de Lille et le PACT de Lille ont finalement proposé de créer une structure de concertation paritaire, dénommée Comité d’Animation de Gestion, pour assurer la régulation et proposer des solutions partagées au processus de réalisation de la voie rapide et au relogement des familles et sortir ainsi du blocage conflictuel. La DDE n’était pas disposée à négocier et c’est par le recours du ministère de l’Equipement que la structure de concertation s’est mise en place.

Cette structure d’intermédiation composée à 50 % d’organismes publics et 50 % de représentants d’habitants s’est dotée de moyens opérationnels. Une équipe de travailleurs sociaux et techniciens apportant l’expertise, le soutien et la formation aux habitants, d’une part, une antenne sociale et des moyens matériels de l’autre. La démarche du partenariat n’a acquis de véritable crédit qu’à partir du moment où les habitants ont apporté des propositions concrètes de relogement, à la fois, adaptées à la population et permettant à la DDE de faire face à ses échéances.

Bilan

Le résultat de la structure de concertation :

  • L’information et la clarification des opérations engagées.

  • La reconnaissance des populations concernées et leur crédibilité à proposer des décisions.

  • L’expression du besoin de chaque famille.

  • L’assurance d’un relogement définitif adapté dans des programmes concertés voire coproduits, soit en constructions neuves, soit en acquisition réhabilitation.

  • Une structuration et le renforcement des décisions collectives. La procédure de recherche et d’attribution des logements est décidée collectivement dans le cadre d’une commission relogement où la population est partie prenante.

  • Le maintien de conditions de vie acceptables durant la réalisation de l’opération (nettoyage, clôture de sécurité, etc.)

  • La poursuite et la réalisation des opérations d’aménagement dans de bonnes conditions et en respectant les délais impartis.

  • La conscientisation des habitants qui ont dépassé le stade relationnel pour prendre du recul et se réapproprier une réflexion et une analyse plus large des enjeux.

  • La conscientisation des opérateurs institutionnels qui ont partagé et pris en compte la réalité sociale du quartier, qui ont accepté de changer de pratique et ont reconnu la concertation comme élément facilitateur.

  • La création d’une structure de production en bâtiment permettant aux habitants de travailler dans leurs futurs logements. Dénommée GASPARD, cette entreprise d’insertion a poursuivi son activité durant 18 ans.

  • La reconnaissance de la pertinence et de l’efficacité du dispositif partenarial et son élargissement à l’ensemble du quartier dans une démarche de développement local.

La participation s’est ainsi révélée comme transformatrice sociale et les structures créées dans ce contexte ont pu se consolider. L’atelier logement de Fives en est une des émanations.