La culture, moteur du développement territorial

Les Articulteurs (Bretagne)

Thomas-André Podlewski, décembre 2013

Le Labo de l’économie sociale et solidaire (Labo ESS)

En 2004, les partenaires associés au sein des Articulteurs se sont réunis, sur le territoire du Pays de Redon et Vilaine, territoire à dominante rurale1, autour d’un concept novateur: « le territoire-entreprise culturelle ». Ce groupement coopératif est passé par différents stades, de l’informel à une structuration plus aboutie via un projet européen jusqu’à la constitution d’une grappe d’entreprises. Le processus coopératif entrepris depuis maintenant plus de 10 ans a généré une vingtaine d’emplois et a consolidé une centaine d’emplois indirects.

La démarche de coopération oblige sans cesse les acteurs à remettre en chantier les différentes formes de coopération d’entreprises et a introduit une approche culturelle originale sur le territoire de Redon qui suscite une effervescence de créativité, de solidarité et d’intelligence collective. Le pôle à également ouvert ses actions dans une dynamique inter-territoriale notamment avec des coopérations et projets en lien avec d’autres régions sur une échelle nationale, transnationale et internationale.

Genèse

À l’origine le projet prend forme via la Fédération d’Animation Rurale des Pays de Vilaine et son chantier d’insertion. Celui-ci, fort d’un travail d’insertion innovant centré sur l’individu souhaite réconcilier les concepts de culture et d’innovation, de développement social et de performance économique atour du concept de « Pédagogie d’entreprises simulée à production réelle ». La fédération s’appuie alors sur un Programme d’Initiative Communautaire2 pour réunir autour d’elle un ensemble d’acteurs du monde associatif, des compagnies du spectacle vivant, des établissements culturels, des collectivités locales, des institutions liées au handicap et le Groupement d’intérêt public du pays.

Le travail initié repose sur le concept de « territoires entreprise culturelle » et s’articule autour de trois objectifs :

  • Créer de l’économie culturelle ;

  • Lutter contre l’exclusion ;

  • Rendre la culture accessible à tous.

C’est dans cette dynamique que naît en 2006 l’association Articulteurs, grâce à « l’écosystème » mis en œuvre. En 2010, les Articulteurs sont déclarés lauréats de la sélection nationale « grappe d’entreprises » par la DATAR3 et en 2011 ils se reconnaissent collectivement comme Pôle territorial de coopération économique (PTCE).

Objectifs et activités

Le domaine d’activité principal du PTCE se situe dans le champ de la culture et de l’insertion socio-économique par le développement de pratiques innovantes. L’objectif affiché est selon le directeur du pôle de : «Concevoir, réaliser et diffuser des actions éco-culturelles mutualisées et innovantes créant du développement économique et du lien social valorisant les hommes et le patrimoine d’un territoire.»

Pour atteindre leurs objectifs, les membres du pôle mettent en place des actions communes reliant économie, culture, éducation et formation, par la mutualisation de moyens logistiques et humains, et par le développement de nouveaux produits culturels et patrimoniaux. Une place importante est accordée à la recherche-action en lien avec des laboratoires de recherche et universitaires. Dans ce cadre le pôle a multiplié les partenariats avec des entreprises de l’économie sociale, des collectivités locales, mais également dans une dimension interterritoriale4.

Au nombre des réalisations de la dynamique coopérative, citons le Parck’5, mutualisation de matériels de spectacles, les Gesticuleurs6, groupement d’employeurs du spectacle et des artisans de la culture, la Récupérette, activité de récupération aux fins de recyclage artistique.

La grappe (membres et équipe d’animation) développe également une dimension d’ingénierie et de formation pour développer les projets économiques culturels et sociaux en fonction des attentes et besoins identifiés. Cette démarche d’accompagnement porte sur l’ingénierie financière, juridique ou l’assistance à maîtrise d’ouvrage pour la réalisation d’événementiel, l’expertise et le pilotage de programmes européens, la médiation, la communication, etc. il s’agit de valoriser l’ensemble des compétences présentes au sein des membres impliquées sur le projet.

Les actions entreprises ont impliqué plus d’une centaine d’artistes, 50 000 habitants et de nombreuses communes du territoire du Pays de Redon.

Les parties prenantes

Actuellement 34 structures font partie du PTCE. Les membres des Articulteurs sont principalement des associations d’éducation populaire, des associations et compagnie des arts et de la culture, des structures et des entreprises d’insertion. À ce noyau initial s’ajoutent d’autres partenaires issus à la fois du monde de l’entreprise classique (PME, PMI…), de la formation, de la recherche ou des structures coopératives et associatives de l’économie sociale.

Le pôle est également en coopération par divers projets à des homologues d’autres régions ou des réseaux nationaux tels que l’Union Fédérale d’Intervention des Structures Culturelles et le Centre National d’Appui et de Ressources sur la filière « culture ». Cette diversité menée depuis le début est un des moteurs de l’innovation favorisant le partage des enjeux du local au national ainsi qu’une bonne représentation des membres à d’autres échelles. Par ailleurs, la démarche souligne une forme nouvelle d’organisation qui se déploie en réseaux, démarche produisant une forme d’action publique nouvelle et inédite portée par les acteurs de la société civile sur leur territoire.

Gouvernance

Le travail de gouvernance pour entretenir la dynamique de coopération est construit autour d’une charte établie sur les principes de coopération stipulant un « Code de conduite ». Elle définit une philosophie commune basée sur des modes d’animation, d’échanges, de règles d’écoute et pose les bases d’un travail co-construit et coproduit. La gouvernance se fait selon trois niveaux :

  • Un comité de direction composé des membres du bureau et de l’équipe d’animation. Il assure le suivi administratif et financier, se réunit environ une fois par mois et prépare l’assemblée générale statutaire.

  • Un comité de pilotage stratégique composé des responsables de projets et du chargé de mission de chaque structure partenaire. Ce comité est chargé de l’animation et du suivi des projets collectifs, de la construction et de la capitalisation d’outils communs. Il se réunit en séance plénière au minimum trois fois dans l’année, sur une journée, pour stimuler ou réactiver la créativité et envisager les projets futurs.

  • Les « groupes de coopération » sont composés de membres qui travaillent sur un projet commun. Ils peuvent se faire accompagner par un des salariés du pôle ou d’experts extérieurs pour définir un projet et mener les analyses préalables à sa mise en œuvre, rechercher des financements et des compétences et piloter collectivement le processus.

L’atout du pôle est de constamment chercher à ouvrir sur d’autres secteurs, d’autres partenaires. Cependant, plus ces interactions se développent plus cela nécessite de la régulation qui peut être chronophage. Un des points importants soulignés par l’équipe d’animation est de « se donner le droit à l’erreur ». Le second est l’effet transformateur exprimé par les membres.

Fonctionnement économique

Les Articulteurs fonctionnement sur une économie mixte. En 2012/13 le budget du pôle est de 291 000 euros avec une part d’autofinancement de 54%. Le reste est accompagné, de par la dimension d’intérêt général du pôle, par la Région, l’Union européenne, la DATAR et divers financements privés tels que la Fondation de France ou le Crédit coopératif sur des appels à projets. D’autres partenaires interviennent dans le financement des projets spécifique (taknaw parade, colloque etc…).

L’équipe de salariés des Articulteurs est constituée de trois personnes en charge de la coordination du pôle, de deux salariés et d’une stagiaire en service civique qui gère le parck de matériel soit pour l’ensemble, 4,8 ETP. L’équipe d’animation estime que les structures membres du PTCE emploient 300 personnes (288 ETP) pour un chiffre d’affaire global d’environ cinq millions d’euros. Plus de 20 emplois ont été créés depuis l’organisation en grappe puis en pôle et une centaine ont été consolidés (nouvelle missions pour les artistes, les techniciens…). Si l’on prend en compte les coopérateurs, bénévoles et associés, environ 700 personnes sont impliquées.

Logiques de coopération

Le mot-clé est « Bienveillance ». On considère que pour que la coopération fonctionne, elle doit encourager le « parler-vrai » pour permettre à chacun de chercher et trouver sa place. Par ailleurs, on garde une approche pragmatique : la coopération se fait sur projets en conjuguant les compétences présentes dans le réseau. Enfin, il y a une recherche permanente de lien avec des partenaires au-delà du seul réseau du territoire pour rechercher des « bonnes pratiques ». Cependant, il n’est pas toujours évident de discerner les résultats économiques et les effets induits qui échappent à l’appréhension immédiate, car certains processus ne se réalisent que sur le long terme.

Logiques d’innovation

La transversalité, la rencontre d’acteurs économiques, culturels et sociaux favorisent l’émergence d’idées nouvelles. Certains projets n’auraient sans doute pas été imaginés sans ce regroupement. Pour mieux cerner les éléments qui entrent en jeu dans la coopération, un des salariés du pôle a mené entre 2008 et 2011 un travail de recherche-action7 au cœur du projet du PTCE. Le travail entrepris a permis de faire « un arrêt sur image » en questionnant le processus coopératif entrepris par les acteurs du pôle. L’objet travaillé a souligné comment à partir de la culture et d’une forme d’organisation spécifique (type Cluster/PTCE) s’ouvrent des perspectives de développement économique et social pour un territoire.

L’innovation dans le cadre de ces travaux de recherche est également de permettre de relier « la recherche » avec les acteurs de la société civile consolidant des démarches de recherche-action au plus proche du terrain et dans une dimension d’appropriation sociale des sciences.

Enjeux

Le modèle économique reste fragile et doit s’équilibrer

Chaque niveau de collectivités apporte des réponses différentes quant à la co-construction de ce que le pôle souhaite mettre en œuvre. Ainsi, la région apporte une aide et un soutien via le service économie sociale et le service recherche ; le département est peu présent sur l’aide au fonctionnement de l’équipe d’animation ; la communauté de communes est aujourd’hui absente. Cette situation fragilise le pôle qui a principalement fonctionné sur la convention pluriannuelle avec l’État (Grappe d’entreprises) et sur des appels à projets, c’est-à-dire souvent au coup par coup. 2014 est considérée comme une année de transition par rapport à ce modèle économique.

Les effets de personnalisation doivent s’atténuer en élargissant la participation à la gouvernance

Comment éviter la personnalisation des actions par les leaders ? Les équipes et membres réfléchissent à une nouvelle gouvernance selon des modalités appropriées, en cours de redéfinition actuellement.

L’art de conjuguer plusieurs axes, l’efficacité économique, les cultures du monde artistique, et l’insertion proche du service public.

La démarche relève d’un « agir complexe » qui demande de la médiation, de la diplomatie et une capacité de relier des mondes qui ne se côtoient pas. Ces dimensions sont souvent difficiles à regarder fonctionner mettant parfois des suspicions sur le projet et son fonctionnement.

Projets

Le pôle s’ouvre à d’autres initiatives et à d’autres projets à l’échelle interrégionale et internationale notamment via des projets de partenariat en lien avec les membres (projet avec un réseau d’acteurs de l’insertion et de la culture en Aquitaine et en Rhône-Alpes), partenariat européen sur la question des parades dans l’espace public avec la Belgique (Zinneke parade), les Pays-Bas (Art Bowloods à Utrecht), l’Italie (Bologne-Oltre), l’Irlande du Nord (Belfast-Beat initiative) et l’Angleterre (Tin House à Norwich). Des projets sont également en construction avec la Louisiane autour du patrimoine culturel immatériel et plus globalement sur « la francophonie ». Les Articulteurs souhaitent développer les services d’ingénierie, de formations à destination de leurs membres et de tout porteur de projet. Et notamment en s’appuyant sur les travaux de la recherche-action pour dégager ce qui est transférable.

Commentaires de l’auteur

Les enseignements

La coopération n’est ni naturelle, ni culturelle, c’est une ambition et un projet qui se travaille au jour le jour. C’est à peu de mots près ce que déclarent les membres de l’équipe d’animation. Ils essaient de faire progresser de front les projets, sources de concrétisation des alliances qui s’organisent dans le Pôle et la réflexion, l’analyse, sur le processus de coopération afin d’en extraire ce qui en est généralisable. Il y a au sein du pôle des « Poids lourds économiques » qui possèdent la solidité, notamment en termes de trésorerie, pour accueillir des projets européens par exemple ou pour amorcer les projets alors qu’ils n’ont pas encore finalisé leurs plans de financement. Les structures plus fragiles comme les petites compagnies culturelles peuvent ainsi construire des projets plus ambitieux. La mutualisation d’outils et de matériels a également un effet démultiplicateur. Le domaine culturel grâce à ses liens avec d’autres acteurs impliqués dans le pôle permet de développer de nouvelles innovations et d’aborder de nouvelles activités (Travail sur la RSE,…). Enfin, le travail avec les universitaires est sans doute utile pour mieux maitriser le changement d’échelle liée au nombre et à la diversité des organismes adhérents.

Hypothèses de travail à approfondir

Selon les propos recueillis au cours de l’entretien, après dix ans d’expérimentations le Pôle est à la recherche d’un nouveau souffle. Les questions posées au chapitre des enjeux sont celles que les instances de gouvernance et de réflexion devront résoudre au mieux, à savoir réussir à convaincre les élus de proximité de l’intérêt d’une réelle implication dans le Pôle, veiller à la démocratie pour éviter des prises de pouvoir qui seraient préjudiciables à la qualité de la coopération, organiser une participation effective des salariés aux prises de décision, consolider le modèle économique tout en évitant « d’anesthésier » la créativité artistique…

NB : Une procédure de liquidation judiciaire de l’association a été ouverte en octobre 2014.

1 Ce territoire rural est composé du Pays de Redon et Vilaine, cinq communautés de communes, cinquante-cinq communes (92 614 habitants).

2 PIC Equal : laboratoire d’expérimentation d’avril 2004 à décembre 2008

3 Délégation interministérielle à l’Aménagement du Territoire et à l’Attractivité Régionale : Évaluation de la politique des grappes d’entreprises

4 En 2011, les Articulteurs ont co-organisé un colloque national « Culture et développement territorial : osons l’innovation et la solidarité » avec des réseaux culturels régionaux ou nationaux.

5 Le Parck’ : groupe de 22 mutualistes qui réunit en un lieu commun du matériel professionnel de spectacle et événements pour proposer un service de location sur le Pays de Redon, répondant aux besoins du territoire. Site : www.leparck.fr

6 Les Gesticulteurs : groupement d’employeurs spécialisé dans le spectacle et l’artisanat de la culture. Il vise à développer une dynamique de coopération et de mutualisation de l’emploi par les structures culturelles et artistiques. Site : www.gesticulteurs.org

7 Mémoire « Révélation de ressources territoriales et actions culturelles » - Le cas de la grappe d’entreprises les Articulteurs sur le territoire du Pays de Redon et Vilaine, 2010. Ce travail, réalisé par Alban Cogrel, est le fruit d’une recherche-action effectuée dans le cadre d’un DRT (Diplôme de Recherche Technologique) en lien avec la grappe d’entreprises les Articulteurs sur le territoire du Pays de Redon et Vilaine. Il porte sur la question suivante : Dans quelle mesure la mise en œuvre du cluster/grappe d’entreprises les Articulteurs permet l’émergence d’une ressource territoriale, «la culture», favorisant la création de richesses économiques et sociales pour le territoire du Pays de Redon et Vilaine ?

Références

  • Fiche LABO ESS du PTCE

  • Interview téléphonique avec guide d’entretien

  • Présentation des Articulteurs sur France Inter, dans l’émission « Carnets de campagne »(20 octobre 2011)

  • Les outils du CNAR Culture, Fiche d’expérience - Le cluster « Les Articulteurs » (Décembre 2011), publication OPALE, 12 p.

  • Alternatives économiques. Hors-série poche, n° 62, juin 2013.